Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Genèses

Ce projet est d’abord né d’une tension, d’un déchirement nourricier et douloureux. Une division entre deux passions – et qui dit passion, dit aussi souffrance – la recherche et la création. Une vie janussienne. Une bicéphalie (voire une tricéphalie). Cette « tension », parfois exigeante, parfois fertile, m’a aussi poussée à me questionner, à plusieurs reprises, au sujet des approches et des méthodes qui appartiennent aux chercheurs-créateurs au sein du milieu académique. Créer et penser. Penser en créant. Créer en pensant. Possible ? Comment (1)?

Mais il y a peut-être plus. Ou autre chose. Une sorte d’évidence. Un fil d’Ariane. Un attachement tenace aux œuvres de créateurs qui proposent un retournement du sens, une démarche qui explicite, explique, interroge, argumente et qui met souvent en question l’activité créatrice et artistique même, tout en maintenant la part de création qui leur est propre (à la fois sur le plan stylistique, poétique ou structurel). Mes fraternités. Mes sororités. L’évidence d’une constellation, d’un ciel : Albert Camus, Rick Bass, Stig Dagerman, David Foster Wallace, Siri Hustvedt, Nancy Huston, Milan Kundera, Robert Lalonde, Wajdi Mouawad, Yvon Rivard, Zadie Smith, Virginia Woolf… Des écrivains qui conjuguent une pratique accomplie du roman et une activité essayistique significative. Des romanciers qui écrivent des essais où certaines des questions thématiques, structurelles, éthiques ou poétiques qui se posent dans leurs romans et dans leurs fictions continuent de se déployer comme s’ils venaient brouiller les frontières entre raconter et réfléchir. Jouant avec la forme, expérimentant, accordant la part belle aux histoires et à la narrativité, ils ne cessent pas, dans leurs essais, d’être artistes, créateurs, romanciers. De façon plus radicale, on voit émerger, en langue anglaise, une revendication plus particulière encore, celle de l’essai lyrique : un essai à forte teneur poétique et fictionnelle, proche du fragment et de la mosaïque (John D’Agatha, The Lyric Essay, 1997 ; About a Mountain, 2010).

 

Chambres claires, chambres noires

Camera lucida. Camera obscura. Laterna magica. Instruments et lieux de révélation. Ateliers éclairés. Œuvres au noir, alchimie, transmutations. Le titre du projet tient de nouages. Barthes, bien sûr, pas nécessairement l’œuvre en tant que telle, mais bien l’essence même de l’espace,du révélateur, où s’ancrent le travail du penseur et celui de l’essayiste.

La Chambre claire est la dernière œuvre de Barthes, et sans doute l’une de celles où il est particulièrement difficile de tracer une frontière entre l’activité du savant et le libre fonctionnement d’une intelligence et d’une sensibilité individuelles. D’une manière beaucoup plus marquée que d’autres textes de Barthes, elle s’inscrit dès l’incipit dans la plénitude d’un je qui prend en charge la réflexion : “Un jour, il y a bien longtemps, je tombai sur une photographie du dernier frère de Napoléon.” Barthes choisit donc de ne pas nous donner le résultat de son travail sur la photographie – ce serait un texte théorique placé sous le signe du discours intemporel et impersonnel de la science – mais de raconter la genèse de sa réflexion sur la photographie (2).

Nouage encore autour du dispositif optique que constituent les chambres claires. Du monde vivant au tracé. Du tracé blanc sur papier noir au tracé blanc sur tableau noir. Des superpositions optiques, « du sujet à dessiner et de la surface où doit être reporté le dessin » et qui permettent de placer les « grandes lignes » ou les « points clés du sujet à reproduire (3). »

Chambre claire. C’est aussi indéniablement la pensée et la présence d’une chambre, d’un lieu, d’un espace d’écriture, de travail, d’observation. D’une innenraum, un espace intérieur exposé. Une chambre à soi ici ouverte, montrée, révélée – partagée. Une chambre qui en accueille d’autres. Des chambres russes. L’idée des transparences. Des superpositions. Des prismes qui laissent s’écrire les images. Des passages de lumière entre le monde vivant et notre désir de le saisir et de le comprendre.

 

1

LEBRAVE, Jean-Louis, « La genèse de La Chambre claire », dans Item, [en ligne]. http://www.item.ens.fr/index.php?id=76061 (Page consultée le 11 juillet 2015).

Image 1 : Utilisation d’une chambre claire (1807), « Chambre claire », dans Wikipedia, 9 novembre 2014, [en ligne].https://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_claire#/ media/File:Cameralucida01.jpg (Page consultée le 11 juillet 2015).

2

« Chambre claire »,  dans Wikipedia, 9 novembre 2014, [en ligne]. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_claire  (Page consultée le 11 juillet 2015).

3

« Chambre claire »,  dans Wikipedia, 9 novembre 2014, [en ligne]. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_claire  (Page consultée le 11 juillet 2015).

Image 2 : Planche de l'Encyclopédie de Diderot sur la camera obscura, « Chambre noire », dans Wikipedia, 8 juillet 2015, [en ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_noire#/media/File:Camera_obscura.jpg (Page consultée le 11 juillet 2015).