Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Affleurer au-dessus des ruines : les multiples commencements de l’essai

23/06/16

Écrit par Julien Chauffour

L’histoire, comme les rêves, a déjà commencé avant qu’on l’écrive, avant qu’on la lise ou qu’on la raconte. Suzanne Jacob tisse ce lien entre histoire et rêve dans son essai sur l’écriture Comment pourquoi : tous les deux, rêves et histoires, commencent en amont du commencement. Toute histoire, au chapitre un, n’est que l’émergence qui succède à l’infini de sa préhistoire. Le conteur comme le lecteur se trouvent immédiatement propulsés au deuxième chapitre : prendre le train en marche.

Les rêves n’ont pas de début.

Plus précisément : il y a toujours un début avant le début.

L’écriture ne quitte-t-elle jamais l’écrivain? […] Savons-nous comment et pourquoi nos rêves commencent comme s’ils avaient commencé depuis longtemps, comme si nous les prenions en route? (1) .

Raconter une histoire : elle émerge de son propre infini, écoutée, trouvée, ou bien elle est tue. Il n’y a pas d’essai en la matière. Il n’y a pas de tentative d’histoire. L’écriture demeure. C’est à partir de ce point, à savoir cette idée de l’absence de début, que je voudrais penser l’essai.

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« Essai » évoque l’idée de multiples commencements. Ce qui en ferait le contraire de l’histoire. Une mère raconte une histoire à l’enfant, puis l’enfant se raconte ses propres histoires.

Une histoire, c’est le μυθος (mûthos) de la Poétique d’Aristote. Que l’on traduit par fable, et qui possède une structure ternaire : un commencement, un milieu et une fin. Commencement que la fable – l’histoire – dissoudra dans son propre fil.

1. Dissolution par présupposition (on peut toujours présupposer et trouver un début plus antérieur : la mode des prequel).

2. Dissolution dans une autre histoire (l’histoire de la colère d’Achille, dissoute dans celle de l’Iliade, dissoute dans celle du combat que les dieux grecs se livrent).

En revanche, l’essai commence quelque part : ce lieu est une pensée lucide. L’essai, en tant que tentative de penser, commence par un grand pas dans le vide qu’il ne sera jamais possible de faire disparaître.

Le même frisson que celui qui grimpe les falaises et saute dans la vasque de la rivière.

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L’erreur est nécessaire, constitutive de la pensée. À partir d’une origine claire, la pensée déroule un fil en proposant des idées et en butant sur des erreurs. L’essai trouve son origine en un point à partir duquel il étoile. Il explore. Il tente. Il n’y a pas de vainqueur.

Il serait trivial, en observant ce fil continuellement tressé qui constitue notre pensée, tour à tour langage, échos de langage, babil continu, monologue, discours, tribunal intérieur, d’affirmer que l’essai, expression de ce flux presque autonome de pensées, n’a pas, lui non plus, de commencement.

L’essai n’est pas un monologue intérieur, mais un éclair de lucidité.

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L’éclair de lucidité désigne le point de la pensée qui est à la source de l’écriture d’un essai. La source de lumière.

C’est un point de langage. Là, il se retourne comme un vieux bas de laine et ne suffit plus. C’est alors que la ruse commence.

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L’essai est un rayonnement. Sa structure est étoilée : il n’a pas de fil, mais des angles. Et l’angle, s’il s’ouvre à l’infini, commence en un point bien défini de l’espace et du temps. L’essai, par le texte, par l’écriture, est un angle donné à la pensée. Comme un lecteur dans l’angle d’un livre.

C’est en cela qu’il permet l’erreur : il est toujours possible de revenir à ce point défini d’où la pensée rayonne. Paradoxalement, l’éclair de lucidité peut plonger le penseur dans le noir, à partir du moment où il essaie d’utiliser le langage pour désigner cet éclair. Plusieurs directions sont alors permises, toutes provenant de cette première pensée. Puis d’autres points apparaissent et rayonnent.

Alors il ne s’agit plus d’un flux de pensées mais d’une configuration d’étoiles, c’est-à-dire d’une constellation. De multiples points coexistent, chacun à la source d’une pensée, lui permettant des mouvements centrifuges ou centripètes. Des croisements. Des bonds et des courts-circuits.

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Une constellation n’existe que dans l’angle ouvert par celui qui la contemple depuis un point précis de l’univers. Des signes qui dépendent de la position du lecteur dans l’espace.

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L’origine de l’essai est une pensée rayonnante.

Pascal Quignard écrit : « Je reviens pour finir au guet, en sorte de penser le point de fixité que réclame la pensée (que réclame le guet de la pensée) (2) ».

Son œuvre entière forme une constellation visible seulement depuis l’angle étrange où il se tient, et où il tient son lecteur. Son œuvre est construite autour de quelques étoiles : l’acquisition du langage; nous entendons trois mois avant de naître; l’homme perd sa voix d’enfant et non la femme; il faut se méfier du groupe; le Jadis; les premiers dieux des chasseurs sont les grands fauves; le latin et le grec ancien.

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Histoire sans commencement, essai à l’origine définie, différence essentielle qui peut expliquer la difficulté que comporte le mélange de l’un avec l’autre. L’essai est solaire, il brille de liberté et de lucidité. Une histoire est nocturne, lunaire, elle sombre dans le mystère et le rêve.

Mais leur mélange, si risqué soit-il, n’est pas impossible. On trouvera de nombreux exemples si l’on s’en donne la peine. Il y a l’histoire célèbre de cet homme qui ne peut voir le soleil, sous peine de mourir. Dès que le dieu soleil s’en est allé combattre derrière les montagnes de l’horizon, l’homme sort de chez lui. Il se promène le long de l’eau. Chaque soir, dans le crépuscule, il croise cette femme qui ne supporte pas la nuit. Elle rentre chez elle en se dépêchant, la tête basse. Un jour pourtant, elle relève le menton. Ils se regardent. Ils ne se parlent pas. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Ils mourront un jour, cela est certain, de s’aimer trop longtemps, soit qu’elle l’attire dans le jour qui le dessèche, soit qu’il la plonge dans la nuit qu’elle craint. L’autre restera seul et racontera son histoire.

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Il est possible que tous les antagonismes entre essai et histoire que j’indique ne vaillent pas grand-chose en regard de ce qu’ils ont en commun. Essai ou histoire, les deux sont textes, mots, rhétorique, poétique : les deux proviennent d’une trouvaille qui, habillée de langage, peut prétendre au littéraire. Les deux sont une écriture. Une idée, un personnage, un sentiment passager, une pensée rayonnante, un endroit, un éclair de lucidité ou un concept : trouvailles dont on ne sait si c’est elle qui trouve l’écrivain ou l’écrivain qui la trouve (c’est une autre histoire).

À partir de cette ou de ces trouvailles, l’essai, comme une histoire, s’écrit à l’insu de l’écrivain, pour reprendre une autre idée de Suzanne Jacob. Cette idée d’insu est elle-même une pensée rayonnante. Une idée brillante. Histoire ou essai, et c’est pour cela qu’ils peuvent coexister, l’écrivain écrit à l’insu de lui-même. Elle écrit : « J’avais donc toujours cherché à distraire ma pensée de mon sujet, plutôt que de l’aborder de front (3) ».

L’insu, c’est l’impossibilité d’écrire frontalement, car « le chemin droit mène tout droit en enfer », dit Sayd Bahodine Majrouh (4). Il faut aller de biais, il faut ruser avec une bête qui disparaît quand elle est regardée en face et qu’il faut pourtant décrire. Il faut laisser l’insu tel quel, éviter de chercher à savoir sans détour. C’est l’idée d’Upanishad selon Alain Daniélou. « Chacune des voies que nous empruntons s’arrête devant cet inconnaissable. Nos efforts les plus efficaces pour réaliser le divin ne sont que des “approches”, des Upanishads (5). » C’est tourner autour du pot. C’est reconnaître la faiblesse des grammaires et donner aux mots la modestie qu’ils requièrent. Car l’Upanishad est un texte.

C’est dire l’importance de la ruse.

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C’est Stalker de Tarkovski (6). La Zone piège toute trajectoire directe. La punit de mort. Le détour est la survie.

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L’insu est le point aveugle qui s’oppose à l’éclair de lucidité, et qui en est la source en même temps. C’est l’orage dans le soir d’été.

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L’essai et l’histoire cohabitent dans l’insu, que le langage peut atteindre par l’approximation. L’écrivain a vu un animal sauvage qui s’enfuit dès qu’on l’approche. Il est soumis à une sorte de principe d’incertitude, comme s’il ne pouvait déterminer à la fois la vitesse et la position de ce qu’il cherche. Il ne possède que les outils du charpentier et doit fabriquer une montre.

L’essai est aussi singulier qu’une histoire. Il demande de la part du créateur le même investissement : c’est-à-dire que le créateur s’investit. C’est lui-même qui se donne, qui travaille et qui ose. En ce sens, l’essai est une permission de penser autant qu’une permission d’écriture. C’est la sincérité de Montaigne, sa « bonne foy » : ici je parlerai de tout. Je ne peux pas mentir. Se permettre de penser sans limites est le premier essai, une sorte de forme qui est déjà presque une pensée, qui n’est pas vraiment une forme : une permission de penser soi-même forme l’écriture de la pensée sans limites. D’étoile en étoile.

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Montaigne, Essais, livre III, chapitre V :

Je l’eusse faict meilleur ailleurs, mais l’ouvrage eust esté moins mien : et sa fin principale et perfection, c’est d’estre exactement mien. Je corrigeroy bien une erreur accidentale, dequoy je suis plein, ainsi que je cours inadvertement; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster (7).

Penser sans trahison : c’est-à-dire sans artifice et avec des erreurs. Sans la limite du jugement. Sans prétendre plaire. Montaigne revendique la singularité : « exactement mien ».

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La pensée sans limites est entendue dans le sens d’une libération. Ce que je veux dire par pensée sans limites : une pensée libérée du jugement. Libérée du groupe, dont la voix est partout évaluative. L’essai est le lieu de cette pensée qui cherche hors du jugement. Hors de toute critique. Libre d’être imparfaite, et qui ne cache pas son infirmité.

Pensée qui dévore et s’approprie les autres pensées comme on s’approprie une histoire. Dévorer un livre. On ne peut trouver la source de tout. Le puritanisme du plagiat, c’est un autre défaut du fantasme de la pureté.

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L’essai est une pensée boiteuse qui ne peut pas à guérir. Il s’agit d’étudier sa démarche bancale et de se loger dans l’articulation défectueuse. On peut alors claudiquer jusqu’à la grande bibliothèque. La lucidité et l’insu vont de pair et se supposent l’une l’autre, comme l’éclair dans l’orage. Il s’agit de reconnaître la faiblesse de nos esprits et de donner à la pensée la place qu’elle requiert. « Notre pensée, dont nous faisons grand cas, n’est pas un phénomène plus étonnant que la capacité qu’on les poissons des abysses de produire de la lumière, ou le poisson torpille de provoquer des chocs électriques (8) », écrit Mircea Cartarescu.

L’essai déborde la pensée. La dé-limite et la transforme en joie de penser. Or la joie est toujours divine, sacrée : l’essai est un de ces vase d’argile que l’être humain utilise pour transporter les trésors les plus rares, pour reprendre l’image de saint Paul.

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Pascal Quignard, dans Mourir de penser :

La lucidité est l’état joyeux du cerveau humain. La vision juste. […] Le bon fonctionnement de l’organe, telle est la première joie. Netteté de la vision, panoramie du guet, la lucidité est comme le ciel bleu, aoristique, sans nuage (9).

Sans limite.

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Une histoire possède une fin. En revanche, de par sa nature angulaire, l’essai n’en possède point.

En ce qui concerne les histoires, au lieu de parler de fin, qui pourrait disparaître aussi bien que le fait son commencement, parlons, pour plus de précision, de résolution. Car une histoire finit par se résoudre. Il y a reconnaissance et révélation.

Un essai ne nous abandonne pas comme le fait une histoire.

L’essai ne résout rien. L’ouverture finale prend alors tout son sens : il est impossible de conclure. Toutes les questions sont laissées en suspens.

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Pascal Quignard, dans Mourir de penser :

Dans les essais, elle [la pensée] émerge peu à peu des codes réutilisés, elle affleure au-dessus des expériences passées, des ruines, des œuvres humaines muséifiées, des vestiges des sites, des nuées, des traumatismes, des inondations d’avant l’Histoire (10).

Nous voulions seulement voir la lumière briller différemment. Observer sa diffraction, si singulière depuis l’angle où nous nous trouvons, et contempler de nouveau les reflets du soleil.

Nous voulions regarder l’eau de la rivière couler, celle du printemps, l’eau qui est encore un peu de la neige, si fraiche, si nouvelle, si sale.

Nous voulions seulement nous asseoir et regarder l’orage. Nous rappeler que nous n’avons rien trouvé.

 

 

 

 

Écrit par Julien Chauffour

1

JACOB, Suzanne, Comment pourquoi, Trois-pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2004, p. 20.

2

QUIGNARD, Pascal, « Comment figurer la pensée? », TAPIÉ, Alain et Régis COTENTIN (dir.), Portraits de la pensée, Lille, Palais des Beaux Arts de Lille, Nicolas Chaudun, 2011, p. 18.

3

JACOB, Suzanne, Comment pourquoi, Trois-pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2004, p. 35.

4

MAJROUH, Sayd Bahodine, Le voyageur de Minuit, Ego-Monstre I, Paris, Phébus, 2002, p. 22.

4

MAJROUH, Sayd Bahodine, Le voyageur de Minuit, Ego-Monstre I, Paris, Phébus, 2002, p. 22.

6

TARKOVSKI, Andreï (réalisateur), Stalker, URSS, 1979.

7

MONTAIGNE, Michel de, Les essais, Paris, Arléa, 2002, p. 454.

8

CARTARESCU, Mircea, Orbitor, Paris, Denoël, 1999, p. 85.

9

QUIGNARD, Pascal, Mourir de penser, Paris, Grasset, 2014, p. 43.

10

QUIGNARD, Pascal, Mourir de penser, Paris, Grasset, 2014, p. 97. C’est l’auteur qui souligne.

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