Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Message d'erreur

Deprecated function : The each() function is deprecated. This message will be suppressed on further calls dans menu_set_active_trail() (ligne 2405 dans /var/www/chambreclaire/includes/menu.inc).

Cavale. Frayères. Forêts. Ce que je peux dire de l'essai en quelques pistes et esquisses

05/03/18

Écrit par Kateri Lemmens (Université du Québec à Rimouski)

« Comment faire pour que l'essai puisse accéder au statut de genre poétique à part entière jusque, et y compris, dans l'affirmation de ses rages et de ses indignations politiques (1? »

Georges Didi-Huberman

 

Frayères

Il faudrait commencer par dire à quel point la question de l’essai littéraire, comme on la pose dans le monde savant, épuise dans sa manière de dire l’ordre du manque, de l’aporie, du vice, de l’impur lorsqu’il s’agit de parler de cette capacité furieuse d’échapper à la théorisation, à la manipulation, à la classification – d’ouvrir des voies, d’habiter les interstices et les frayères. Et si j’ai envie d’esquiver la question de l’essai, ou alors de la basculer, c’est sans doute parce que, sans jamais cesser d’appartenir au monde savant, je sens que mon monde, mon lieu, c’est d’abord celui de la création, là où les questions se posent souvent à l’envers et là où les failles, les imperfections et l’impur nourrissent et fécondent. La création, comme l’amour, oscille pour moi entre plénitude et pauvreté sans jamais se laisser résoudre (2).

En découle une évidence : je ne cherche pas à élucider la question de l’essai (en adoptant la posture de l’universitaire savante), mais à penser son corps et sa matière en l’habitant, en l’essayant, en enfilant sa peau – en polycéphale inassouvie et avide – en l’expérimentant en une forme de compréhension et de connaissance – interrogative, parfois crâne et souvent à tâtons. La créatrice ne sera pas celle qui aspire à maîtriser la totalité du savoir sur un sujet donné, mais celle qui travaille en porte-à-faux, dans un entre-monde qui voudrait conjuguer une intelligence de la forme et des idées et l’intuition créatrice qui jaillit, lumineuse, à force de vide, d’absence, de rêveries, d’essais et d’erreurs. Le savoir, alors, mais amphibie, biscornu, de biais, dans le ventre, dans le matriciel et l’obscur.

Peut-être en va-t-il donc d’une forme de renouvellement de la tension avec le monde savant que de réitérer la particularité de la pensée de la création, une pensée renversée, tant dans ses méthodes, ses approches que dans sa finalité ? Et peut-être en va-t-il, justement, de la nécessité de la présence de l’essai dans le monde savant que de s’ouvrir de plus en plus aux approches de l’art par la recherche-création, que de receler artistiquement des manques, des apories, des impuretés, des singularités et des tensions – de s’y tenir, en fait, artistiquement, poétiquement, rageusement et alors sans s’expliquer ou sans pouvoir s’expliquer jamais entièrement – et de susciter, en retour, une forme de fureur (3) ? Peut-être pourrait-on dire que ce cheminement hésitant, incertain, fragile – ouvert et ainsi attentif et risqué – représente, dans tous les domaines, un des espaces fondamentaux où se joue précisément la créativité, créativité dont bénéficient aussi les recherches savantes ou techniques ?

Des essais, donc. Chaque fois un essai, chaque fois un texte, un livre, une expérience esseulée et batailleuse qui trouve asile dans l’espace revêche et disparate qu’occupe aujourd’hui ce « genre » protéiforme, d’où l’étiquette certes fourre-tout – qui dit à la fois sa manière d’explorer et de refuser les brides et son mode de défiance face à la logique de la rentabilité et du monde marchand. L’un allant sans doute avec l’autre puisque, dans les franges des essais polémiques et sociétaux (historiques, politiques, scientifiques, mondains), l’essai littéraire, l’essai de création, celui qui ne dit pas seulement les idées et les pensées, mais les formes insécables des idées et des pensées, demeure indéniablement un des parents pauvres des succès de ventes. Or, à cette pauvreté et à cette absence d’attentes marchandes, correspond peut-être cette forme d’échappée, de richesse et de liberté qui n’advient que par soustraction aux forces et aux discours qui limitent et circonscrivent. Une cavale. Une fuite. La possibilité d’avancer.

 

Layons – remarques inspirées par le ma

Le premier pas serait alors celui qui envisage la question, un peu comme on s’avance vers une forêt dense avec une impression de fermeture, d’obscurité et d’opacité, juste avant d’y entrer. Cette première impression, celle de l’illusion de la forêt compacte, s’estompe, une fois qu’on a franchi l’orée. Une fois au cœur de la forêt, l’espace s’éclaircit, on perçoit les traverses de lumière habitées entre les arbres. Des interstices où se mouvoir – et si l’opacité s’en trouve repoussée, décillée, elle n’est jamais entièrement abolie au profit de la clarté. Elle reste. Elle ajoute, approfondit. Le regard, lui, cumule les perspectives.

Le dernier pas sera celui du regard qui se retourne vers ce qu’il vient de quitter, emportant lui avec le souvenir de tous les moments de la forêt.

Entre le renversement et le retournement, il s’agit de suivre quelques pistes et, avec un peu de chance, d’ouvrir un layon, un sentier.

 

Comme on suit quelques pistes, rien que des pistes

Il est clair que l’essai, et ce qui m’attire en lui, a à voir avec les rapports entre littérature et philosophie (4). Pris dans la tension entre beauté et vérité, l’essai mettrait en œuvre un « style de vérité (5) ». Comme le roman, comme la poésie, à tout le moins en potentialité, l’essai permet de penser, de travailler les idées tout en demeurant création, art, recherche de forme et de mise en œuvre du sens. Style, sens informé racontant intrinsèquement une expérience ou une variation d’expérience indissociable de sa manifestation. Or l’essai m’intéresse là où il se fait création – là où il demeure création, irréductible à tout discours théorique ou appropriant – c’est-à-dire en œuvrant dans le doute, l’obscur, le tâtonnement, la nuit, la révolte tenace.

J’aime penser l’essai, et disons « essai », faute d’un mot inexistant qui qualifierait sans uniformiser, comme un mouvement interrogatif aspirant non seulement à explorer les idées et la pensée, mais un art qui aurait retenu les leçons sœurs de Musil (6), de Baudelaire et de Nietzsche. L’essayiste, dans sa course, se ferait chercheur et peintre du moderne, aspirerait à trouver les formes justes et nouvelles pour dire ce qui passe et apparaît. Penseur-peintre de la modernité (7) ; philosophe-artiste ; chameau, lion et enfant – enfant  surtout. Un penseur-artiste, dès lors, explorateur des mots, des sons, des tempos, des longueurs (8), désireux de trouver les formes expressives, insécables du sens qu’elles recèleront, en quête des rythmes et des phrasés « propres à toute individualité ». Tout en travaillant les durées, les intervalles et les résurgences, l’essayiste trouverait « une façon de se tenir devant le temps (9) », la possibilité, en créant, de s’écrire éthiquement et poétiquement dans la vie comme la vie s’écrit en nous, de manière plus ou moins chaotique, plus ou moins intense, avec sa part d’étonnements, de pertes, de joies et de révélations. Avec les épiphanies et les douleurs. Dans la plus stricte singularité.

 

Une pensée-tidale

Dans Vie secrète, Pascal Quignard évoque le matin où, devant la mer, l’évidence de l’aporie de la pensée occidentale l’a saisi, taraudé :

Je ne comprenais plus comment la pensée des hommes avait pu être si longtemps et si universellement générale.

Aussi abstraite. Aussi désimpliquante pour le penseur qui la concevait.

Aussi décharnante de la vie. […] aussi désindividualisante. […] Même le menteur était plus impliqué dans la fiction   que le penseur dans sa raison
(10).
 

 En lisant Quignard, je me suis souvenue d’un jour semblable, au cœur de ma vie, un jour comme un autre, un de ces innombrables jours de classes et de bancs d’école, dans la grande et prestigieuse et compétitive université où j’étudiais alors et je ne sais plus si c’est Kant Hegel Heidegger Marx ou encore un concept sophistiqué d’épistémologie, le jour où je prends conscience de ma mort dans la pensée, du manque de vie, de chair, d’être – « de désir », le jour où je prends connaissance du manque qui m’affame au contact de cette pensée abstraite aussi puissante et fascinante que, littéralement et exactement, « décharnante de la vie (11) ».

 

La faim

Des années plus tard, une bonne dose de lectures plus tard, la question m’habite encore. Comment penser en remédiant à la maladie de la pensée occidentale ? La question que m’a posé Nietzsche : comment ne pas mourir de la vérité ? La question que m’a posé David Foster Wallace : comment ne pas mourir du solipsisme de l’égotique sujet occidental ? La question que m’a posée Nancy Huston : est-ce que la littérature, œuvre d’esprit, peut réconcilier corps et esprit ? La question que me pose sans répit la littérature et ma pratique de la littérature : et si l’essai, genre revêche et poreux, se nourrissait de ces apories de la philosophie, de ses impensés (parce qu’impossibles à penser sur le mode seul de la rationalité occidentale classique) ? Et si, là où les systèmes, les concepts, le principe de non-contradiction, la méthode, l’obsession de l’avération conduisent au solipsisme, au manque de chair, de corps, de main – de désir, l’essai pourrait-il, lui, habiter joyeusement l’espace du manque, en demeurant manque, en assumant ludiquement, joyeusement, le manque ?

Cette intuition n’a cessé de croitre et il me semble que certains artistes et intellectuels s’emparent de l’essai, de sa souplesse, de sa perméabilité, de sa tension vers le corps, la chair – justement pour que ce soit enfin (ou presque) – touché, senti, ressenti, éprouvé charnellement dans les rythmes et les sons et les modulations et la voix, les voix, ce soi multiple hanté et habité par les voix et les vies des autres. Ainsi, les essayistes, qui créent et qui pensent en créant et qui acceptent de retourner leurs vestes et leurs manteaux afin de mieux voir la richesse de la doublure des vêtements qu’ils portent (12), me semblent témoigner aujourd’hui de la fertilité d’une pensée de la création et d’une recherche-création qui ne renonce pas à créer. Et ce que je vois, ici et ailleurs, à leur contact, c’est bien cette matière scintillante qu’on perçoit d’instinct au contact de ceux et celles qui continuent à chercher la forme de leur liberté. Il me semble d’ailleurs, à force d’y réfléchir, que l’essai, avec sa pensée charnelle, incarnée, chargée de désir, justement – de légèreté aussi, de danse – attire tout particulièrement les femmes qui pensent. Est-ce parce qu’emprunter une forme, c’est aussi témoigner d’une vision choisie et exposée comme telle de la vie (comme l’a si bien explicité Martha Nussbaum dans son magnifique ouvrage La connaissance de l’amour (13) ? Est-ce parce que choisir une forme représente aussi une manière de dire, de désigner et d’impliquer intrinsèquement ce qui a de la valeur et ce qui donne de la valeur à ce que nous voulons et à ce que nous vivons ? L’essai représenterait-il d’emblée une expérience de pensée qui refuse de voir le corps, les autres et le monde comme de simples objets manipulables pour un sujet rationnel et détaché, sinon en tentant, dans et par le texte, l’expérience de retournement du sens, mais sous un mode vivant, dansant ?

 

Mauvais genre

Mon essai idéal fait mauvais genre. Je l’aime genre anti-genre, là où il serait possible d’« abandonner tous les genres (14) », l’essai y compris – alors forme anti-forme, aspirant à bouleverser à chaque tentative aussi radicalement qu’on a pu le voir du côté du roman ou de la poésie. J’aimerais croire que l’essai – qu’on le pratique en le nommant ou non – puisse abriter des démarches d’exploration avides, hétéroclites et strictement inclassables. Même pas un essai, mais une forme libre, comme l’écrit Quignard, pour « renoncer un à un à tous les germes de la pose », « une forme intensifiante, inhérente, omnigénérique, scissipare, court-circutante, ekstatikos, intrépide, furchtlos (15). » La quête serait celle d’une puissance hybridante, aux confluents de la philosophie et de la fiction, une forme plus intense, plus vivante, une forme fertile,  solaire, comme l’aurait aimée Nietzsche, repoussant les limites, s’en jouant, les phagocytant. Une forme matrice, sanguine, lumineuse au cœur des artères et des veines. Battements. Transformation. Naissance. « Comme si roman et spéculation se rejoignaient soudain » et qu’il n’existait « plus de distinction possible entre semence animale, sève végétale, rêve des homéothermes, souvenir crypté des êtres du langage, hallucination diurne, mensonge, fiction, prédation vitale, quotidienne, solaire, spéculation obstinée (16) ». Cette fulgurance qui tiendrait du soleil, de la nature et de la mer, des marées et du sexe, de ce qui afflue, se gorge, monte. Une « forme mixte, impure, cosmophage, bestiaire, herbier – une forme avide et tendue – aussi impliquante pour l’écrivain que ne l’est “le songe pour le rêveur” (17) ».

 

Expositions

En posant la nécessité d’une impérieuse transgression, d’une impureté, d’un brouillage irrévérencieux, sans nommer l’essai, mais en se réclamant néanmoins de certaines de ses grandes figures (Montaigne, Rousseau, Bataille, Pascal), Quignard pose aussi le risque de sa pratique. Polymorphe, indiscipliné, l’essai est ainsi un genre profondément « impliquant » pour celui qui le pratique. A priori, à tout le moins, le sujet qu’il pose ne peut pas se confondre au fuyant sujet lyrique du poème (ce je qui serait multitude pour Walt Whitman et qui, suivant le mot de Rimbaud, est un autre). Ce sujet ne peut pas, non plus, se réclamer de la toute puissante interdiction qui délie toute identification entre le narrateur et sa fiction dans le cas du roman ou de la nouvelle. Le je qui narre l’essai est d’abord un je identifié, le je biographique de l’écrivain dès lors exposé, nu, vulnérable, d’autant plus vulnérable que son exposition n’est pas protégée par les solides remparts qu’érigent les discours philosophique et discours universitaire – où pullulent des sujets positionnés, mais dissimulés, faussement désengagés et qui, sous le couvert de l’objectivité renforcée par l’utilisation du nous, du on, miment les postures et les méthodes empruntées aux sciences dites dures. (Et quel beau mot, pour désigner la robustesse d’un savoir, ce mot, dureté, recherché justement pour les prises qu’il semble donner sur la vie et le « réel » assurant ainsi enfin la rigueur d’un savoir maitrisable, compilable, appropriable. Un savoir qui donne confiance et offre, en retour, une forme de contrôle et de pouvoir. Le doute mais comblé, rassis, repu, interrompu.)

Si on caractérise souvent l’essai à partir du refus de mentir et du pacte de non-fiction qui permettent l’identification entre l’essayiste-écrivain et la personne biographique, il ne faudrait pas oublier, comme le souligne Nancy Huston, que tout sujet qui se raconte est un sujet qui se fictionnalise, s’invente, volontairement ou sans en avoir pleinement conscience, au fil de ses récits et de ses discours (18) ; un sujet qui, bien souvent, raconte son instabilité ontologique et son existence herméneutique. Se construisant dans le discours sur ses failles et ses fragilités, notamment lorsque vient le temps de raconter la conscience et la mémoire, le je de l’essai est, en fait, un je instable – en construction, en mue. Un je, alors, qui poétiquement, narrativement, sensiblement, sexuellement, pense et se pense artistiquement, c’est-à-dire dans un rapport complexe à la forme et au temps qui le font et le défont et le traversent et le changent et le conservent et se tiennent en lui d’une manière mobile. S’il fictionnalise son identité, en utilisant la poignance de la narration et la foudroyance de la poésie, le je de l’essai se livre, s’expose et ne cesse de se risquer en s'interprétant et en se disant (19).

 

Créer, explorer, bouleverser : la sagesse de l’essai

Mon essai de création aspire à explorer, à étonner et à bouleverser. Il hérite d’Aristote, de Socrate et de Platon, de Montaigne, de Thoreau, de Dagerman. Cet essai explorateur pense, découvre. Il se nourrit de cette passion pour la connaissance qui fonde l’horizon de l’esprit européen tel que l’entendent Husserl, Patočka et Kundera. Il a à voir avec le savoir et n’y trouve pas de limite (sinon cette curiosité et et cette quête dont la course, l’assoiffement, incite à repousser les limites). De Montaigne, il aurait retenu l’essence : l’instabilité (la branloire pérenne), la finitude qui fait écrire, l’amitié après la mort qui se perpétue en dialogue avec les êtres et les idées aimées, la question du comment vivre. Il se fait aussi dialectique, maïeutique, accouche d’âme, d’esprit, dans un grand mouvement de pensée en marche. Il tient parfois du monologue, parfois d’une forme hantée de dialogue intérieur, parfois d’un art de l’interrogation ou de la conversation : il se ponctue d’« idées-phrases », de « citable », d’échanges avec les êtres et les auteurs aimés (20). Il peut ainsi se faire exercice d’amitié (21), élégie, voire chant d’amour. On pourrait alors concevoir un essai à l’image de ce livre rêvé par Pascal Quignard, inspiré par ce que « Montaigne, Rousseau, Stendhal, Bataille ont tenté », une mêlée de « pensée », de « vie », de « fiction », de « savoir », « comme s’il s’agissait d’un seul corps (22) ». Une œuvre de l’esprit, mais avec « les cinq doigts d’une main [saisissant] quelque chose (23) ».

L’essai, ainsi, participerait de la pensée, mais en embrassant, jusque dans sa forme, les dimensions fragiles de la vie bonne : la fortune et ses heurts, nos relations mouvantes et mouvementées avec nos pensées, nos idées et nos émotions, nos liens d’amour, d’amitié et de colère avec les autres, notre souci, notre finitude et la précarité de tout ce à quoi nous tenons (Nussbaum).

Lire, écrire des essais, ce ne serait donc pas s’extraire enfin du désordre et du trouble de la vie, mais bien vivre et créer une expérience éthique, politique et esthétique à partir d’elle. À partir des morts, des peines d’amour, des rages, des colères politiques, des hontes et des illuminations. À partir de questions cosmophages et panchroniques. Et c’est bien parce que les œuvres d’art littéraire mettent en jeu des émotions, des problèmes et des situations qui nous importent (Nussbaum), que l’on s’en remet à elles pour éclairer la complexité de nos existences, le cheminement obscur de nos cœurs et de nos vies. Bien sûr, d’autres discours s’intéressent à l’élucidation du sens de la vie, notamment la philosophie, néanmoins, la littérature explore ces émotions en esquivant l’emprise du seul discours argumentatif et les mettant en jeu dans un discours dont la forme esthétique même permet de ressentir ces émotions et de s’identifier avec ses êtres ou ses situations. Et cette manière même de comprendre et de connaître représente une autre possibilité de ressentir, de penser, de savoir – de changer notre âme, notre esprit avant qu’il ne soit trop tard. De se tenir en soi-même, et de pouvoir se retourner, dans un mouvement qui s’appartienne encore, au cœur du cours si prenant, si accaparant de l’existence.

J’aime ainsi penser l’essai comme participant de la sagesse propre à la littérature. Une sagesse dubitative, étonnée, incertaine, mais non moins éclairante – peut-être parce que, justement, elle s’écarte moins de la confusion et de la mêlée que représente toute vie humaine. En pensant, l’essai n’éviterait dès lors ni notre chaos ni notre manière d’être livré – il expliciterait la manière dont notre pensée se tisse au fil de l’expérience, comme les battements d’un corps dans ses membres, ses tissus, ses nerfs et ses réseaux veineux. En racontant « une vie de la pensée (24) », l’essai chercherait à rendre la pensée vivante, et toucherait à la question de la sagesse et de la problématicité de la vie par « un travail de “stylisation de soi”, où l’on trouve en même temps que l’on invente, où l’on se trouve en même temps que l’on s’invente (25) ».

Ce faisant, s’il s’écrit à même la vie, à même le temps, à même la vie d’un esprit, l’essai est sans doute encore un art du temps passé, vécu et retrouvé. C’est qu’il implique, un tant soit peu, sans doute moins le feu du lyrisme, que cette chambre d’échos et cette « bibliothèque intériorisée » qui lui servira de matériau de travail (26). Or, pour constituer cette bibliothèque intérieure, cette communauté de discussion et de conversation, il faut un peu de temps de vie, des lectures, des choix, des erreurs, des errances, des mouvements d’enthousiasme et de recul qui rendent unique et dense tout cheminement de pensée.

 

En vivant en lisant en écrivant

L’essayiste se fait donc tout à la fois expérimentateur, explorateur, lecteur et ces trois expériences – celle de la vie, celle de la lecture, celle de l’écriture – en viennent à s’interpeller les unes et les autres pour constituer le corps de l’essai. L’essayiste se distinguera  du savant, dont il partage pourtant nombre de préoccupations et de questions, par son désir et sa manière de lecture qui se fait transversale, chaotique, imprégnée de problématiques existentielles et de questionnements esthétiques. L’essayiste lit en écrivain, en artiste, en amoureux, en assumant sa partialité, l’incomplétude de son savoir et ses affinités électives. Aimer, c’est choisir, vouloir, distinguer parmi les objets. L’essayiste lit avec le désir, la ferveur et les questions de l’écrivain – il lit dans « le processus incessant de la vie (27) », sans cesser d’écrire, et bien souvent « comme si sa vie en dépendait » (et sa vie en dépend peut-être), en cherchant des formes vivantes, parlantes, sensibles. Révéler, étonner, bouleverser. Éclairer la vie, ne serait-ce que, d’abord, la sienne. Ainsi, en cherchant à générer l’épiphanique, l’illumination ponctuelle (28), l’idée-beauté, la forme de la révélation intérieure brève – ce « mais oui », le « ahah » de David Foster Wallace, le « c’est exactement ça », je le connais, je le reconnais (29) – l’essai touche au processus de la sagesse, du retournement éclairé de la vie intérieure. Ut pictura poesis, ut musica poesis, la poésie comme la peinture, comme la musique, une beauté-vérité lumineuse et fulgurante. Soleil, nature et naissance, mer et marées, mains, corps, sexe – montée, saturation, amplitude. La course des étoiles. « Les mains vides (30) ». Les mains ouvertes. La « toujours faim ». Le contact nu d’une peau aimée. La suspension d’un souffle dans un interstice de temps habité.
 

 

 

Écrit par Kateri Lemmens (Université du Québec à Rimouski)

1

C’est la question posée par Georges Didi-Huberman dans « Image, poésie, politique, à partir de La Rabbia de Pier Paolo Pasolini », [en ligne]. https://www.youtube.com/watch?v=h622NTQNzXI (Page consultée le 5 mars 2018). Voir aussi Didi-Huberman, Georges « Rabbia poetica. Note sur Pier Paolo Pasolini », dans Po&sie, vol. 1, no 143, 2013, p. 114-124, [en ligne]. https://www.cairn.info/revue-poesie-2013-1-page-114.htm (Page consultée le 5 mars 2018). Je laisse ici la question et remercie, par ailleurs, Serge Martin pour ses remarques plus que pertinentes. Voir Martin, Serge « (Sens du langage) 1. Dire/écouter : vers des essais de voix », [en ligne]. http://ver.hypotheses.org/2370 (Page consultée le 5 mars 2018).

2

C’est, à mon sens à tout le moins, la perspective de Diotime et d’Alcibiade comme l’esquisse Platon dans Le Banquet. Voir LEMMENS, Kateri, « Le surgissement d’Alcibiade », dans DELVAUX, Martine, Valérie LEBRUN et Laurence PELLETIER (dir.), Sexe, amour et pouvoir. Il était une fois… à l’université, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2015.

3

Comme le signalent tout à la fois et chacun à leur manière Theodor Adorno, Georges Didi-Huberman et Marielle Macé.

4

Que j’ai exploré à plusieurs reprises dans d’autres textes et essais depuis plusieurs années, et qui feront l’objet d’une étude portant sur la sagesse de la littérature. Voir, notamment, « Pile et face : l'essai littéraire, pensée et création », dans David BÉLANGER, Cassie BÉRARD et Benoit DOYON-GOSSELIN (dir.), Portrait de l'artiste en intellectuel. Enjeux, dangers, questionnements, Québec, Nota bene, 2015 ; « Une touche sur le piano de Hölderlin : Jeu et création dans Vérité et méthode de Hans Georg Gadamer et Instruments des ténèbres de Nancy Huston », dans Véronique Alexandre JOURDEAU (dir.), Le surgissement créateur : jeu, hasard ou inconscient, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 37-60 ; « Pourquoi écrire ? » dans Blanca NAVARRO PARDINAS et Luc VIGNEAULT (dir.), Après tout, la littérature. Parcours d’espaces interdisciplinaires, Québec, Presses de l’Université Laval, 2011, p. 227-234 ; « (S’)écrire, (s’)interpréter et mourir : réflexions croisées sur la fiction, la finitude et l’herméneutique » dans Blanca NAVARRO PARDINAS et Luc VIGNEAULT (dir.), De la vérité au récit. Hommage à Thierry Hentsch, Québec, Presses de l’Université Laval, 2008, p. 197-212 ; etc.

5

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », dans Cahiers de Narratologie no 14, 2008, [en ligne]. http://narratologie.revues.org/499. (Page consultée le 5 mars 2018).

6

Au sujet de l’essayisme chez Musil, on pourra consulter le chapitre que je lui consacre dans Nihilisme et création. Lectures de Nietzsche, Musil, Kundera et Aquin, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015.

7

« Tous les matériaux dont la mémoire s’est encombrée se classent, se rangent, s’harmonisent et subissent cette idéalisation forcée qui est le résultat d’une perception enfantine, c’est-à-dire d’une perception aiguë, magique à force d’ingénuité ! » Voir Baudelaire, « Le peintre de la vie moderne », ici : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Peintre_de_la_vie_moderne/IV et https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Peintre_de_la_vie_moderne/III.

8

On remarquera tout particulièrement le propos de l’essayiste américain Teju Cole au sujet des rythmes et des phrasés de l’essai dans les deux entrevues que l’on pourra consulter ici : http://lithub.com/teju-cole-reminds-us-of-life-beyond-politics-and-the-beauty-of-art/ et https://themillions.com/2017/07/finding-way-new-form-interview-teju-cole.html.

9

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 8.

10

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, Paris, Gallimard, 1999, p. 418.

11

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 418.

12

Pour reprendre la trop belle image de Jean-Michel Maulpoix au sujet des lettres de Rainer Maria Rilke.

13

NUSSBAUM, Martha C., La connaissance de l’amour, Paris, Cerf, 2010.

14

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 418.

15

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 419.

16

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 418.

17

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 418.

18

À la question : « Est-ce que l’essai n’est pas plus reposant parce qu’il y a une seule voix que l’on va rechercher, et qui est seule, loin du vertige des multiples voix dans le roman ? », Nancy Huston répondait : « Oui, mais cette voix-là est aussi une construction, une sorte de personnage. Nous possédons tous, en fait, des soi multiples. […] En ce qui concerne la voix essayistique de “Nancy Huston”, je la reconnais, je suis capable de l’imiter, je l’assume, mais je sais que c’est un choix parmi d’autres. Nous sommes vraiment des êtres de fiction. » Nancy Huston, « Les voix de l'écrivain », Études, Tome 412, no 1, 2010, p. 77-88, [en ligne]. http://www.cairn.info/revue-etudes-2010-1-page-77.htm (Page consultée le 5 mars 2018).

19

Et je pense ici à l’essai, à la frontière du récit, requalifié de roman, Le nénuphar et l’araignée de Claire LEGENDRE, Montréal, Les Allusifs, 2015.

20

 MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 2 et 3.

21

RIVARD, Yvon, Exercices d’amitié, Montréal, Leméac, 2015

22

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 298.

23

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 298.

24

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 7.

25

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 8.

26

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 7.

27

NUSSBAUM, Martha C., La connaissance de l’amour, p. 46.

28

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 4.

29

MACÉ, Marielle, « L’essai littéraire, devant le temps », p. 5.

30

QUIGNARD, Pascal, Vie secrète, p. 483.

Haut de la page