Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

De l’essai à la création : réfléchir et écrire l’écart

05/09/17

Écrit par Nathalène Armand (Université du Québec à Montréal)

Mais je crois que, pour chaque universitaire et chaque écrivain, la manière particulière dont il ou elle pense et écrit propose un nouveau regard sur l’humanité. (1)

Claude Lévi-Strauss 

Ce texte se veut une contribution à cette réflexion collective sur l’essai et son lien avec la pratique artistique qui a eu lieu en mai dernier à l’Université McGill (2). Pour ma part, j’exposerai l’essai tel que vécu jusqu’à présent dans mon expérience de praticienne-chercheure en création littéraire sous l’angle particulier de l’écart. Il s’agira de s’interroger sur l’écart de tension entre création et réflexion, ainsi que sur la place de l’écart culturel dans mon projet de recherche-création.

Le choix d’aborder ce sujet à ce stade de mes recherches n’est pas fortuit. En effet, au cours d’une réflexion amorcée au trimestre 2017, l’écart s’est révélé à moi. Ce moment d’épiphanie a eu lieu dans l’espace public de la COOP étudiante de l’UQAM. En mettant la main sur le livre de François Jullien intitulé L’écart et l’entre (3), j’avais l’intuition d’avoir trouvé le chaînon manquant. L’instinct de l’écrivain ne ment pas. Après la lecture de cette plaquette, le pont entre création et réflexion était jeté. D’autant que depuis le début de mes recherches, les travaux de ce philosophe français avaient jalonné ma réflexion, notamment par ses propos sur la rencontre et le dialogue entre les cultures (4). Je savais alors que cette compréhension soudaine d’une des particularités de mon écriture n’était pas une lubie de chercheur désespéré en quête de sens. En réalité, ce jour-là, j’épluchais distraitement les rayons de la librairie. Rien de plus. C’est donc la réflexion préliminaire, à la suite de cette épiphanie, que j’avais envie de partager.

Dans un premier temps, j’aborderai l’essai comme espace de pensée et d’exploration dans lequel l’écart s’est taillé une place. Par la suite, je partagerai quelques réflexions sur l’essai au cœur de ma pratique d’écriture. Mais avant, j’aimerais contextualiser brièvement le projet dont il est question et expliciter son lien avec l’écart.

 

Les origines du projet de recherche-création ─ première manifestation de l’écart

 

Tout a commencé par un écart creusé au fil de mon parcours universitaire : entre les littératures française et québécoise, je me suis retrouvée devant le fossé de ma propre ignorance face aux littératures autochtones (5) du Québec.

Pour mon projet de recherche-création, j’avais donc envie d’inventer la rencontre entre deux cultures absentes de mon univers créatif et universitaire. Ce qui m’a amenée à me poser la question suivante : qu’arriverait-il si un récit fondateur des Premières Nations entrait en contact avec un conte folklorique francophone ? De ce questionnement est né mon intérêt pour deux héros culturels (6), Tshakapesh (7) (héros culturel d’un récit fondateur innu – nation amérindienne algonquienne vivant principalement sur la Côte-Nord du Québec – et Ti-Jean (8) (personnage de contes franco-ontarien) (9).

 

Les espaces de réflexion et d’exploration ─ scruter l’écart par les formes de l’essai

Dès le départ, l’essai s’est inscrit dans le processus créateur devenant à la fois espace de pensée pour contextualiser les deux héros culturels, réfléchir à la question de la méthode en situation biculturelle (autochtone et allochtone) et examiner ma pratique artistique.

C’est l’écart de tension entre réflexion et création qui m’a révélé l’angle sous lequel j’allais aborder mon sujet. En fait, je le dois à mon récit de pratique. Cet exercice consiste à tourner son regard vers sa propre pratique artistique, ce qui m’a permis d’examiner une des particularités de ma pratique d’écriture.

Ce faisant, en effectuant un parcours a posteriori des écrits, j’ai réalisé que la notion de décalage émergeait de la plupart de mes textes ; décalage culturel, décalage des pronoms dans l’histoire, humour déjanté ou encore penchant marqué pour les personnages décalés.

Toutefois, avec du recul, j’ai constaté le caractère biaisé du terme « décalage ». En effet, le décalage signifie un écart par rapport à une norme bien relative, surtout en présence ici de deux visions du monde, l’une autochtone, l’autre allochtone. Cette dernière dans sa relation coloniale et son ethnocentriste a longtemps dicté unilatéralement les standards de la « normalité ».

En outre, qu’est-ce qu’un écrivain pouvait considérer comme « normal » ? Le terme ne désignait pas précisément ce que je tentais d’évoquer. Celui d’« écart » (10) m’a semblé plus juste dans la mesure où le terme recelait également les notions d’incompréhension, de divergence, de diversité et de variante.  L’écart reconnaît la distance de l’un et de l’autre dans ses valeurs et ses postures. Enfin, l’écart participe à décoloniser le discours et les structures en s’éloignant d’une norme soi-disant « établie ». Pour être plus précis, je retenais le concept « d’écart culturel », tel que pensé par le philosophe français François Jullien. Ce dernier concède à l’écart culturel une caractéristique exploratoire ainsi que la capacité de créer un espace de réflexivité des cultures (11).

L’essai est donc devenu un espace d’exploration pour questionner plusieurs éléments, notamment l’écart de compréhension entre allochtones et membres des Premières Nations sur certains termes (on pense ici à la notion de décolonisation, par exemple). Je précise que dans mon projet de recherche-création, cet espace de réflexion se révèle interdisciplinaire et protéiforme. Interdisciplinaire, puisqu’il se situe au carrefour des littératures, de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la philosophie. À ce sujet, R. Lane Kauffmann précise que : « l’essai demeure la forme d’écriture la plus propice à la recherche interdisciplinaire dans les sciences humaines (12). Cette pratique convenait au sujet, dans la mesure où théoriser les littératures autochtones engage la modulation des perspectives, comme le soulignent Smith et Simpson (13). Multiforme dans l’approche, puisque je croise les approches de recherche documentaire, ethnographique, sans oublier ma propre approche autoethnographique à titre de praticien réflexif en création littéraire. Protéiforme dans l’espace d’écriture. En effet, jusqu’à présent, j’ai utilisé le texte sous plusieurs formes dans le but de favoriser la réflexion. L’essai a tour à tour pris la forme d’articles (14), de carnet de pratique pour décrire le processus de création incluant les notes somatiques (émotions, impressions, intuitions), les notes méthodologiques et descriptives ainsi que les fragments de création. J’y ai également inscrit mes expériences de terrain, notamment lors de mon passage à Mashteuiatsh (Lac-Saint-Jean), Uashat et Mani-Utenam (sur la Côte-Nord, jouxtant la ville de Sept-Îles). Dans ce contexte, le carnet de pratique a servi à consigner les bribes de conversations ad hoc, noter mes réflexions, inscrire mes pensées à la suite de mes visites au Musée de Mashteuiatsh, au Musée Shaputuan (Uashat) ainsi qu’au Musée régional de la Côte-Nord (Sept-Îles) et documenter les échanges effectués lors de ma visite à l’Institut Tshakapesh (Uashat). Une troisième vocation est prévue pour le carnet de pratique, soit celle de consigner les notes de l’auteure-praticienne (impressions, doutes, pensées) émergeant de la période post-écriture. Au final, l’ensemble de ces espaces réflexifs servira à une ultime analyse en mode écriture pour déployer ma pensée et faire émerger le sens qui, en écrivant, « se dépose et s’expose » (15) dans le processus. C’est donc par l’écriture que je vise à analyser et à comprendre les multiples sens de l’écart dans ce projet doctoral.

L’essai m’a également donné l’occasion d’examiner la tension de l’écart culturel entre les visions du monde de Ti-Jean et de Tshakapesh (notamment dans le rapport agriculteur sédentaire et chasseur nomade).

Dans cet espace textuel, j’ai pu approfondir certaines distinctions sur : le sens du récit ; l’importance de la langue en contexte minoritaire ; les contes et les mythes, l’oralité et l’écriture ; l’incompétence et la pluralité référentielles (liées au sens que chaque culture accorde aux mots, leur conférant parfois une signification plurivoque, révélant par moments au lecteur « étranger » sa propre incompétence).

Par ailleurs, l’essai a été un lieu de réflexion sur la méthode. S’il était évident que l’écart culturel existait entre les deux héros, l’espace critique universitaire devait lui aussi refléter cet écart. J’ai donc pris le parti de croiser les perspectives d’intellectuels et de professeurs allochtones et autochtones. Comme l’écrit si justement Deni Ellis Béchard : « Il faut que les Allochtones apprennent à partager l’espace de la parole pour trouver un équilibre entre la leur et celle des Autochtones (16). »

En dernier lieu, l’essai me donne les moyens d’explorer les réponses à une question fondamentale : comment un écrivain allochtone peut-il inscrire dans son histoire un héros culturel d’un récit fondateur des Premières Nations (17) ? 

 

L’essai : au cœur de ma démarche artistique ─ outil à double tranchant

Si l’essai contribue au développement de la pensée, il met également au défi la démarche de recherche-création, en l’occurrence, ici, l’écriture. Du fait de la nécessaire contextualisation des héros culturels dotés d’une genèse existante, une vaste démarche documentaire a dû précéder l’écriture des récits envisagés, la contextualisation devenant ainsi partie intégrante de la démarche de création.

Bien que cette démarche soit sans équivoque pour le chercheur, elle suscite certaines questions pour la praticienne. Par exemple : toutes les données collectées à cette étape sauront-elles me propulser ou, au contraire, seront-elles un frein lors de l’écriture des récits envisagés dans mon projet de création ? En d’autres termes, les recherches effectuées auront-elles raison de la praticienne ? N’y avait-il pas là le danger que l’essai étouffe la création par la somme des notes et des lectures ? Dans ce projet, l’essai est aussi générateur de doute. La peur d’une mise à l’écart de l’intuition créatrice demeure en sourdine. Cette crainte me place devant la constatation d’un fragile équilibre entre la mise en tension de la création et de la réflexion. Car il existe bel et bien un écart entre rédiger et écrire. Le passage de l’un vers l’autre est une étape nécessaire. Jean Lancri a su décrire avec acuité ce passage de la recherche vers la création artistique, parlant tour à tour « d’instance de dessaisissement », de « dépossession » ou encore, « d’instant de chavirement » (18). 

Pour résumer, du fossé creusé par ma propre ignorance des littératures des Premières Nations au Québec, l’essai permet de combler cet écart. Et c’est cette expérience de l’écart culturel à titre de praticienne qui contribue à construire ma création.

 

De la nécessité de l’essai ─ prédisposer l’écriture

J’ai amorcé ma recherche doctorale avec la perspective que l’écart culturel dans l’écriture peut être source de savoirs. Par ce projet, je tiens également à saisir l’écart dans sa dynamique créatrice et mener ainsi mon écriture à la lueur de cette expérience.

Autrement dit, l’essai devient, par le fait même, un espace exploratoire pour déployer ma pensée et expliciter mes questionnements de praticienne. Tout d’abord, comment la recherche (documentaire, ethnographique et autoethnographique) dans ce projet alimente-t-elle et stimule-t-elle ma création (l’écriture de trois récits dans lesquels évolueront Tshakapesh et Ti-Jean) ? Ensuite, en quoi les visions culturelles orientent-elles la narration, les thèmes, les intrigues ? Je cherche également à découvrir les enjeux méthodologiques et conceptuels que cette rencontre entre Ti-Jean et Tshakapesh interpelle à la lueur de ces deux visions culturelles, dans le respect de l’éthique de recherche en contexte autochtone, notamment en incluant les perspectives d’intellectuels et professeurs autochtones dans l’espace réflexif, en tenant compte également des visions du monde propres à chaque nation, sans oublier la mise en récit de Tshakapesh qui doit se faire dans le respect du personnage ainsi que de la culture dont il est issu. Au cœur de cette recherche, la question posée par François Jullien trouve chez moi une résonnance, à savoir : « jusqu’où peuvent aller ─ se déployer ─ les écarts entre les cultures comme entre les pensées ? (19) »

Au terme du projet, je voudrais être à même de comprendre comment la théorisation de l’écart du point de vue d’un praticien-chercheur agirait comme « herméneutique souterraine (20) » dans mon écriture, pour reprendre la formule de Marcel Jean.

 

L’essai : réflexion artistique et sociale ─ l’engagement du praticien-chercheur

L’expérience acquise au cours de cette recherche m’a révélé que l’essai est aussi l’espace propice pour exposer ses points de vue et ses préoccupations sur certains sujets, lui accordant de ce fait une certaine portée sociale. L’essai, comme toute littérature « est un instrument pour agir sur le monde », pour citer Mario Vargas Llosa (21). Ainsi, les réflexions amorcées dans le cadre de mon essai m’ont fait réaliser que les effets dévastateurs du génocide culturel ne se sont pas limités à la mise à l’écart des peuples des Premières Nations dans la société franco-québécoise, mais également dans l’espace critique et dans l’imaginaire. Pendant des centaines d’années, notre ignorance nous a privé des héros, des récits et des réflexions de gens partageant, de gré et de force, le même territoire.

Par ailleurs, la différence de valeur entre les mots et leurs signifiés traduit aussi une vision du monde qui s’exprime non seulement dans les textes, mais dans la société actuelle. 

C’est par l’essai que l’écrivain-chercheur peut explorer dans ses carnets de pratique, puis expliciter dans ses articles et analyses la richesse narrative, sémantique et sociale de ces écarts culturels dans une dynamique autochtone-allochtone. Si ce sont les écarts qui produisent l’« entre » (22), Tshakapesh et Ti-Jean s’y trouvent alors liés.

À titre d’exemple, les deux personnages de ces littératures orales franco-ontarienne et innue ont déjà historiquement partagé cet « entre ». En effet, Lyne Drapeau et Magali Lachapelle ont déjà fait état de versions innues de Ti-Jean (Tshi-Shan) dans lesquelles le personnage partage les valeurs et le courage de Tshakapesh (23). Une similarité entre Tshakapesh et Ti-Jean dans certains récits ou entre des contes de Ti-Jean et des contes amérindiens avait précédemment été soulevée par Rémi Savard (24), Jarold Ramsey (25) et Claude Lévi-Strauss (26).

Ce concept d’« entre », proposé par Jullien, est un outil qui ouvre un espace réflexif (27). De fait, pour illustrer le caractère opératoire de ce concept, Jullien cite le peintre Georges Braque : « ce qui est entre la pomme et l’assiette se peint aussi » ; et même « cet “entre-deux” me paraît aussi capital que ce qu’ils appellent l’ “objet” (28) ».

Je tiens toutefois à préciser que si Ti-Jean et Tshakapesh se croisent dans l’« entre », cet espace de réflexion n’a pas pour objet d’abolir les écarts culturels dans un relent d’idéalisme mièvre. Ce qui m’amène à reprendre une citation de Michèle Mailhot, romancière et femme de lettres qui a enseigné aux Innus de la Romaine sur la Côte-Nord (29), pour préciser ma démarche : « Écrire, c’est tuer, prier, délirer. Pour combler l’écart. Abolir l’Entre. Et n’y parvenir jamais (30) ». À la différence qu’ici, je ne cherche pas dans ce projet à combler l’écart, mais plutôt à l’examiner ainsi qu’à reconnaître son statut singulier. Tout comme l’écrivaine Annie Ernaux : « C’est dans la distance et l’écart des points de vue que je me sentirais à la fois le plus libre et le plus tenue d’expliciter ma démarche. (31) »

 

Constats préliminaires sur mon expérience de l’essai ─ réfléchir pour écrire

Si l’essai provoque, incite et initie, cette réflexion influe non seulement sur le lecteur, mais également sur le praticien-chercheur avant, pendant et après sa création.

Au-delà d’un genre destiné à exposer une idée, l’essai devient un outil pour le praticien-chercheur en l’aidant à expliciter sa pensée et ses doutes. À ce titre, l’essai participe au processus créateur. Si l’essai « se construit autour d’une pensée en mouvement (32) », il contribue également à l’échafaudage de la création ; à sa  mise en œuvre. L’essai en recherche-création serait lui aussi une tentative par laquelle le praticien explicite sa démarche artistique, mais aussi, sa vision du monde et celle de la société dans laquelle il évolue. Dans le cas de l’écrivain, la pensée de l’œuvre se trouve explicitée par l’écriture de l’essai. Cet examen par l’écriture met au défi le praticien qui doit s’assurer de maintenir en équilibre l’écart de tension entre, d’une part, « le pôle d’une pensée expérientielle, subjective et sensible et, d’autre part, le pôle d’une pensée conceptuelle, objective et rationnelle (33) », pour reprendre les mots de Pierre Gosselin.

Si l’essai « suppose une pensée qui s’élabore (34) », il en va de même pour la création. Dans cet espace de l’essai, la pensée comme la création évoluent. En ce sens, tout écrivain au terme de l’expérience pourrait affirmer comme Montaigne que : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait (35) ». Aline Geyssant et Nicole Guteville ont su décrire cet espace idéal d’une écriture qui s’expérimente :

L’essai prend dès lors ici une double signification : il s’agit de l’expérience que l’auteur fait de quelque chose, et de l’écriture de cette expérience, au moment même où elle se déroule. Le livre porte les marques des expérimentations qui se font sous nos yeux, avec les signes de l’élaboration de la réflexion, sous forme de corrections, d’additions. L’essai est un discours qui a valeur d’acte [...] dans une démarche constante d’autocritique et d’approfondissement. Les Essais annoncent donc la naissance d’une littérature critique, qui s’interroge sur le moi, sur le monde et sur elle-même (36).

 

L’essai pour réfléchir, créer, faire état, s’engager, agir, transmettre

En réfléchissant en toute liberté sur l’essai, j’ai voulu expliciter les multiples facettes de cet espace narratif qui met à l’épreuve à la fois le chercheur et le praticien. Entre la sensibilité de l’artiste et la perspicacité du chercheur, l’essai participe à la création en devenir. À l’instar de la solution chimique en photographie, l’essai révèle l’invisible de la création. Il est le terrain sur lequel la création se construit. L’essai permet de réfléchir dans le but de créer ; il « agit » littéralement sur le praticien-chercheur.

Dans le cas de mon projet de recherche-création, l’essai me pousse à examiner ma pratique. À ce stade, l’émergence du décalage initial m’a amenée à réfléchir sur l’écart, plus précisément sur la portée de l’écart culturel (tel que pensé par Jullien) auquel se trouve associé le concept d’« entre ». L’expérience me porte à penser que l’essai est le genre de l’« entre » par excellence. Entre l’essai et l’œuvre. C’est l’« entre » dans ce projet, qui a su relier les écarts. Dans cet « entre » exploratoire, je me suis retrouvée sur cette Terre du milieu (37), entre la création et la réflexion. C’est sur cet espace qu’il m’a été donné de me questionner sur mon écriture, sur ma démarche artistique, sur la genèse des savoirs qui m’amènent à repenser les enjeux dans une dynamique allochtone-autochtone. Ce territoire mitoyen me laisse entrevoir les possibles et stimule la création. Entre les écarts de perspectives anthropologiques, littéraires, philosophiques et ethnologiques que la rencontre imaginée de Tshakapesh et Ti-Jean soulève, par l’écriture, je souhaite expérimenter « la portée de la théorie […] sédimentée dans mes œuvres (38) ».

Dans les profondeurs de l’« entre », j’espère ne pas perdre de vue cet instant de chavirement dont parle Jean Lancri et ainsi ne pas donner raison au philosophe et écrivain roumain Émil Cioran lorsqu’il affirme que « l’artiste qui réfléchit trop sur ses moyens le fait aux dépens de son instinct (39) ».

Dans cet  « entre » de passage propice à la transformation, entre « pensée expérientielle et pensée conceptuelle (40) », entre « l’explication objectivante et la réflexion intériorisante (41) », entre « la recherche et la création, la science et l’art, la théorie et la pratique, l’objectif et le subjectif, […] le rationnel et l’intuitif (42) », l’essai me permet de mieux comprendre ma pratique d’écriture dynamisée et mise à l’épreuve par l’écart culturel entre Ti-Jean et Tshakapesh en m’offrant l’occasion de me questionner et d’explorer des perspectives en perpétuelle mutation. Ce qui me porte à croire que l’essai serait en définitive l’espace privilégié pour penser « l’impensé (43) ». Ce créneau textuel donnant ainsi au praticien-chercheur les moyens de porter un nouveau regard ou, à tout le moins, un battement de cil sur l’humanité.

 

Écrit par Nathalène Armand (Université du Québec à Montréal) (44)

1

LÉVI-STRAUSS, Claude, Myth and meaning, Cracking the Code of Culture, New York, Schocken books, 1995 [1978], p. 4. Traduction libre de « But I believe that, for each scholar and each writer, the particular way he or she thinks and writes opens a new outlook on mankind. »

2

Dans le cadre du colloque « Explorer, réfléchir, créer, bouleverser : l’essai comme espace de recherche-création » organisé par la Chambre claire au 85e Congrès de l’Acfas, le 11 mai 2017, à Montréal. 

3

JULLIEN, François, L’écart et l’entre, Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, Paris, Galilée, 2012, 90 p. 

4

JULLIEN, François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Paris, Fayard, 2008, 262 p. 

5

Sont inclus dans le terme « autochtones  » les membres des Premières Nations, les Inuits et les Métis.

6

Un héros culturel (ou héros civilisateur) est un terme usuel en anthropologie et en littérature. Il désigne un personnage mythique dont la principale fonction est d’établir, par ses exploits, les codes et les valeurs d’une culture ou d’une communauté. Ses récits traduisent à la fois une identité collective et une vision du monde. Dans le cas de Tshakapesh, comme l’explique Rémi Savard ─ spécialiste des mythes fondateurs innus ─ ses actions permettent de mettre « au point les valeurs essentielles à l’organisation économique et sociale du peuple innu. » Voir Rémi Savard, Carcajou à l’aurore du monde, fragments écrits d’une encyclopédie orale innue, 2016, Québec, Recherches amérindiennes au Québec, p. 77. Dans le cas du personnage de Ti-Jean dans les contes franco-ontariens, le lien au contexte socio-économique d’une culture minoritaire dominée par la langue anglaise ne peut être occulté. À ce sujet, Ouellette et Vézina soulignent le fait que Ti-Jean est en soi le héros par excellence dans lequel se reconnaissent tous les Canadiens-français. Ils ajoutent : « Impuissants dans la sphère économique et politique, les habitants du Québec tenaient leur vengeance dans la fiction. Irréelle certes, mais tout autant rédemptrice pour un peuple dépouillé de son patrimoine culturel et génétique en quelques années seulement. Cependant, on aurait tort de voir dans ce Ti-Jean (…) l’unique apanage du héros québécois du XIXe siècle. Le pauvre qui s’élève contre le puissant, voilà bien un motif de la tradition orale qui transcende les époques. » Voir Annick-Corona Ouellette et Alain Vézina (2009), Contes et Légendes du Québec, Canada, Groupe Beauchemin Éditeur, p. 227, 228.

7

Tshakapesh est Amérindien. Ce jeune garçon, héros mythologique des nations algonquiennes (innu-naskapi), est un valeureux chasseur qui ne craint personne. Ses parents ont été tués par un ours. Dans la majorité des versions collectées, Tshakapesh a une sœur aînée qui prend soin de son frère et le prévient toujours du danger à venir. Avec courage et persévérance, Tshakapesh triomphe des difficultés. Il possède la capacité de changer de taille. Ses récits racontent l’origine de la création du monde. Il est celui qui relie le monde des morts à celui des vivants. On lui doit l’alternance du jour et de la nuit ainsi que l’établissement de certaines règles sociales (par exemple, l’abolition du cannibalisme). On peut entendre une version en français du récit de Tshakapesh sur le site Nametau Innu au http://www.nametauinnu.ca/fr/culture/spiritualite/tshakapesh . La version filmée du cinéaste Arthur Lamothe permet de voir un conteur innu en action et d’entendre une version en langue innue avec sous-titres. Voir le site http://www.banq.qc.ca/collections/collection_numerique/coll_arthurlamothe/contes_legendes_recits.html?categorie=6.

8

Provenant des milieux francophones du Canada, Ti-Jean est un joueur de tours astucieux, héros légendaire, amateur de défis. Il défend les paysans et les opprimés. Ti-Jean parle et agit au nom du peuple. L’humour et la ruse sont ses armes pour triompher des puissants et améliorer sa condition sociale. Dans plusieurs contes franco-ontariens, Ti-Jean est, règle générale, le plus jeune d’une famille pauvre d’agriculteurs soutenue par une mère vieillissante et un père décédé. Au début des contes, Ti-Jean quitte habituellement la maison familiale, à la recherche d’un emploi. Dans sa quête, le héros marche vers la bonne fortune et croise souvent sur son chemin des rois, des vilains, des gens au cœur généreux qui lui offrent des objets aux pouvoirs spéciaux ainsi que de belles princesses qu’il finit (presque) toujours par épouser à la fin de l’histoire. L’ensemble des contes franco-ontariens dans lesquels se trouve Ti-Jean peut être lu dans la collection Les vieux m’ont conté de Germain Lemieux, 33 tomes, Les Éditions Bellarmin, Canada, 1973-1991.

9

Dans son ouvrage, Évelyne Voldeng (1994) a su démontrer la mutation géographique (Bretagne, Antilles, Haïti, etc.) du personnage de Ti-Jean. Voir VOLDENG, Évelyne, Les Mémoires de Ti-Jean : espace intercontinental du héros des contes franco-ontariens, étude, Vanier, Éditions L'Interligne, 1994, 165 pages. 

10

Je précise toutefois que le concept d’écart n’est pas pris ici au sens esthétique, tel que défini par le théoricien de la littérature Hans Robert Jauss, pour qui l’écart correspond à cette distance de l’attente du lecteur face à l’œuvre. À ce sujet, voir JAUSS Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Gallimard, [1972] 1978, 312 pages. 

11

JULLIEN, François, L’écart et l’entre, Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, Paris, Galilée, 2012, p. 31.

12

LANE KAUFFMAN, R., « La voie diagonale de l’essai : une méthode sans méthode » dans DUMONT, François (dir.), Approches de l’essai, Québec, Nota bene, 2003, p. 223. 

13

SMITH, Andrea, « Native Studies at the Horizon of Death, Theorizing Ethnographic Entrapment and Settler Self-Reflexivity » dans SIMPSON, Audra et Andrea SMITH (dir.), Theorizing Native Sudies, U.S.A., Duke University Press, 2014, p. 207 : « Native studies could potentially have diverse objects of study approached through distinct methodologies and theoretical formations that are necessarily interdisciplinary in nature. »

14

Voir, entre autres, les articles « Littérature : posture ou imposture de l’écrivain-chercheur francophone en contexte amérindien », site Web de la revue Recherches amérindiennes au Québec : www.recherches-amerindiennes.qc.ca/site/cr/46_1/9raq46_1_S113_S122_narmandgouzi.pdf et « Écouter les mots pour que l’œil entende : la place de la parole dans l’écriture, comment l’oralité s’écrit et s’inscrit de manière théorique et créative dans la narration », revue Littoral (une publication du GRÉNOC, Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière en collaboration avec l’éditeur Mémoire d’encrier), no 11, automne 2016, 27-30. 

15

PAILLÉ, P. et MUCCHIELLI, A., « L’analyse en mode d’écriture » dans L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 2012, p. 188. 

16

BÉCHARD, Deni Ellis et KANAPÉ FONTAINE, Natasha, Kuei, je te salue, conversation sur le racisme, Montréal, Écosociété, 2016, p.13. 

17

Nous rappelons que dans ce contexte, il est question de Tshakapesh, héros culturel de la nation innue. 

18

LANCRI, Jean, « Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi », dans GOSSELIN, Pierre et LE COGUIEC, Éric (dir.), La recherche création, pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2006, p. 9-20. 

19

JULLIEN, François, L’écart et l’entre, Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, p. 36. 

20

JEAN, Marcel, « Sens et pratique », dans GOSSELIN, Pierre et LE COGUIEC, Éric (dir.), La recherche création, pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2006, p. 41. 

21

Citation de Mario Vargas Llosa dans CUETO, Alonso, entretiens traduits de l’espagnol par Albert Bensoussan, La vie en mouvement, Paris, Gallimard, 2006, p. 118. 

22

JULLIEN, François, L’écart et l’entre, Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, p. 49. 

23

DRAPEAU, Lyne, (dir.) et LACHAPELLE, Magali, « Les contes d’origine euro-canadienne chez les Innus », dans Les langues autochtones du Québec, un patrimoine en danger, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011, p. 157-194. 

24

SAVARD, Rémi, « Mythes et cosmologie des indiens montagnais : résultats préliminaires. », dans WILLIAM, C. (dir.), Actes du huitième congrès des Algonquinistes,  Ottawa, Carleton University, 1977, p. 50-76 ; SAVARD, Rémi, Contes indiens de la Basse Côte Nord du Saint-Laurent, Ottawa, Musées nationaux du Canada, 1979, 99 p. ; SAVARD, Rémi, « “Kamikwakushit” ou les ruses de l’ethnicité », dans KHOURI, N. (dir.), Discours et mythes de l’ethnicité, Cap-Saint-Ignace, Marc Veilleux, 1992, p. 123-138.

25

RAMSEY, Jarold, « Ti-Jean and the Seven-Headed Dragon: Instances of Native American Assimilation of European Folklore », dans Native in literature, (dir. Cheryl Dawnan Calver et Thomas King), Toronto, ECW Press, 1984, 1984, p. 206-224.

26

LÉVI-STRAUSS, Claude, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 2008, voir « Histoire de lynx », 1991, p. 1265-1491. 

27

JULLIEN, François, L’écart et l’entre, Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, p. 59. 

28

JULLIEN, François, L’écart et l’entre, Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, p. 56.

29

LEMAY, Daniel, « La romancière Michèle Mailhot emportée par la maladie », dans La Presse, 18 janvier 2009. http://www.lapresse.ca/arts/livres/200901/18/01-818682-la-romanciere-michele-mailhot-emportee-par-la-maladie.php

30

MAILHOT, Michèle, La vie arrachée, Montréal, La Presse, 1984, p. 96.

31

ERNAUX, Annie, entretien avec JEANNET, Frédéric-Yves, L’écriture comme un couteau, Paris, Gallimard, 2003, p. 14.

32

GEYSSANT, Aline et GUTEVILLE, Nicole, L’essai, le dialogue et l’apologue, Paris, Éditions Ellipses, 2001, p. 8. 

33

GOSSELIN, Pierre, « La recherche en pratique artistique, Spécificité et paramètres pour le développement de méthodologies », dans GOSSELIN, Pierre et LE COGUIEC, Éric (dir.), La recherche création, pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, p. 29.

34

GEYSSANT, Aline et GUTEVILLE, Nicole, L’essai, le dialogue et l’apologue, p. 6.

35

MONTAIGNE, Michel de, Les Essais, livre second ─ extraits, Paris, Librairie Larousse, 1988 [1580], p. 78. 

36

GEYSSANT, Aline et GUTEVILLE, Nicole, L’essai, le dialogue et l’apologue, p. 9. 

37

La Terre du Milieu est le cadre d'un passé imaginaire de l'Europe dans les œuvres de J. R. R. Tolkien, notamment Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux. https://fr.wikipedia.org/wiki/Portail:Terre_du_Milieu.

38

POISSANT, Louise, « Préface », dans GOSSELIN, Pierre et LE COGUIEC, Éric (dir.), La recherche création, pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, p. vii. 

39

Cité dans PETTIFORD, Brian, (mémoire de maîtrise en études littéraires), Montréal, Université du Québec à Montréal, 2010, p. 72. 

40

GOSSELIN, Pierre, « La recherche en pratique artistique, Spécificité et paramètres pour le développement de méthodologies », dans GOSSELIN, Pierre et LE COGUIEC, Éric (dir.), La recherche création, pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, 2006, p. 27. 

41

BRÉE, Germaine et MOROT-SIR, Édouard, Histoire de la littérature française, du Surréalisme à l’empire de la Critique, Paris, Flammarion, 1996, p. 87. 

42

BREAULT, Marie-Hélène, « La thèse-création », dans BERNHEIM, Emmanuel et NOREAU, Pierre (dir.), La thèse, un guide pour y entrer et s’en sortir, Québec, Les Presses de l’Université de Montréal, 2016, p. 145. 

43

Terme repris de Jullien, 2012, p. 258.

44

L’auteure tient à remercier l’illustratrice Luce Pelletier (Ti-Jean), l’illustrateur Carl Pelletier (Tshakapesh), le Musée régional de la Côte-Nord ainsi que le Musée de la civilisation de Québec, leur gracieuse collaboration ayant permis la publication des illustrations accompagnant ce texte.

Haut de la page