Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

De rive en rive. En songeant à l’essai

15/03/16

Écrit par Thomas Mainguy (Contre jour, cahiers littéraires)

On oublie souvent de parler du plaisir, je veux dire du fait qu’on peut écrire pour la simple raison qu’on en retire de la joie et que cette joie, si je puis dire, rend libre. Il me semble qu’il entre un peu beaucoup de cette désinvolture dans les conditions nécessaires à l’essai littéraire. Une amplitude prédestine son écriture, qui est prétexte aux explorations les plus perspicaces comme les plus saugrenues. Une humilité le gouverne ; il ne part de presque rien et ne prétend pas arriver à plus. Ceci explique peut-être qu’on le sente à certains égards mésestimé dans le système universitaire actuel, porté davantage sur les développements positifs et catégoriques de la pensée. L’essai peut alors passer (à tort et à raison) pour un lieu de plaisantes causeries. Il n’est pourtant pas rare que la recherche ait, quant à elle, la manie de couper les cheveux en quatre. Allez donc savoir de quel côté ça bavarde le plus ! Or, je ne tiens pas à les mettre dos à dos, parce qu’on trouve de part et d’autre le meilleur et le pire, mais surtout parce qu’en ce qui me concerne, je n’aurais pas pratiqué l’essai sans la discipline intellectuelle que mes études universitaires m’ont inculquée.

Je leur dois mon goût de la pensée qui se développe « en lisant en écrivant », pour reprendre les mots de Gracq. À travers mon parcours scolaire, quoique ponctué d’étapes desséchantes et conçues, dirait-on, pour tuer la moindre disposition pour la poésie, une singulière passion est née, tout doucement. Elle a fini par réclamer (pas toujours) que j’abandonne les médiations théoriques et méthodologiques afin de laisser jouer librement mon regard et mon crayon. La littérature, alors, n’était plus seulement une discipline ou un champ d’expertise, elle devenait également, et surtout, une pratique où se façonnait une manière d’être et de voir. Il me semble que l’essai littéraire, la création en général, établit son poste sur cette frontière, car c’est là que s’ouvre le vaste horizon qu’il commande et qu’il doit approfondir.

La passion dont je parle, je ne l’ai pas cultivée seul, mais en compagnie de professeurs qui m’emmenaient en dehors des murs de la classe pour me faire admettre à l’école des œuvres, lieu de découverte, de réflexion et de recueillement qui me mettait directement en présence des souffles qui font agir, aimer, comprendre. Je n’écoutais pas toujours ces professeurs du fond d’une classe. Le papier médiatisait leurs voix lorsque je lisais leurs essais à la maison. Chemin faisant de Jacques Brault, Le bout cassé de tous les chemins d’Yvon Rivard ont été pour moi de véritables étreintes. Elles me réchauffent encore. Je ne m’expliquais pas l’espèce d’adhésion dans laquelle m’entraînaient ces œuvres. Je ne savais même pas que j’adhérais à quelque chose. Ça se jouait loin de la conscience, près du cœur.

J’y vois désormais un peu plus clair, je crois. L’essayiste, bien qu’il expérimente d’abord avec les idées, garde au moins un pied du côté de la vie matérielle, élémentaire. Son emblème pourrait être la plante, car sa pensée est un épanouissement proche du rire de l’enfant dont parlait Baudelaire. Son intelligence plonge ses racines dans le savoir, jusqu’à s’ancrer dans les couches plus profondes encore de la sensibilité. Personne mieux que lui ne m’a fait comprendre, comme l’écrit Brault, qu’entre « savoir et savourer, [que] du goût au discernement, il y [a] continuité (1). » C’est dire, au fond, que l’exercice intellectuel de l’essai a toutes les chances de procurer un plaisir esthétique, si tant est qu’il tienne compte du pari de l’écriture, c’est-à-dire l’abandon à la langue.

On répète que l’essai est un genre de la maturité, puisqu’il se pratique difficilement en l’absence d’une culture un tant soit peu diversifiée, que seule l’expérience peut offrir. Curieusement, cette idée m’aide à vieillir, elle me fait même parfois envier la vieillesse. Ce n’est pas rien ! J’apprécie sans doute pour cette raison les périodes tardives de plusieurs artistes et écrivains. L’ambition y cause moins d’interférence et laisse s’exprimer davantage la maîtrise et la simplicité. À cet égard, les aquarelles réalisées par Giorgio Morandi à la fin de sa vie sont pour moi exemplaires. Seule l’aura des objets qu’il n’avait cessé de peindre humecte encore le papier. Ce serait bien de développer un langage aussi limpide et inondé par la lumière des choses. D’ici là, je dois suivre ma route, c’est-à-dire l’inventer « en lisant en écrivant ». Et c’est ce que l’université m’a permis d’entreprendre, car elle demeure l’un des principaux lieux où se manifeste (dans l’enseignement de certains) la conviction que la littérature aide à mieux comprendre, mieux habiter notre monde. Bon an mal an, elle m’a permis de pénétrer dans la connaissance des œuvres et de leur histoire. C’est, me semble-t-il, la clé pour tout écrivain attaché au désir d’étendre au maximum les possibilités de son métier.

Le paysage que donne à voir Jean-Aubert Loranger au début du « Passeur » me vient en tête :

Une rivière.

Sur la rive gauche qui est basse, il y a un village. Une seule rue le traverse par où entre sa vie, et les petites maisons, qui se font vis-à-vis, y sont comme attablées. Tout au bout, à la place d’honneur, l’église qui préside à la confrérie des petites maisons.

Sur la rive droite qui est escarpée, c’est une grande plaine avec des moissons, une plaine qui remue ; et derrière un grand bois barre l’horizon, d’où vient une route vicinale jusqu’à la grève où est la cabane du passeur (2).

La symbolique que j’entrevois est simple : la rive où est installé le village incarne, grâce à son environnement organisé, la culture, voire la littérature comme pratique instituée par une mémoire, des credo et des usages communs ; la rive gauche, abrupte et sauvage, représente l’espace de la création, monde fertile et ondoyant qui s’avance à la barrière de l’inconnu. 

Malgré la dualité, il s’agit bien sûr de deux mondes complémentaires. Leur face à face aide simplement à concevoir en quoi l’acquisition du savoir contribue à cultiver le savoir-faire. Je crois que le métier commence à s’élaborer dès lors qu’on fréquente assidument l’école des œuvres dont j’ai parlé, par une émulation qui n’a rien à voir avec un quelconque académisme. Robert Melançon a fait ressortir l’importance de ce premier apprentissage, surtout quand on veut jouir consciencieusement de la littérature :

Tout plaisir se gagne, et on l’éprouve à la mesure de l’effort qu’on a consenti. On apprend à lire des poèmes, progressivement, et d’autant mieux qu’on n’esquive pas les questions techniques comme la versification et qu’on se donne une culture qui permet d’embrasser toute la profondeur historique de la poésie au lieu de s’en tenir à quelques productions récentes qu’on croit plus accessibles. Les questions techniques ennuient au départ mais elles deviennent une source de délices lorsqu’on les a assimilées. Quant à la culture qu’on se donne en ne se privant pas des grandes œuvres — L’Iliade, L’Odyssée, L’Énéide, La Divine Comédie, les haïkus japonais, les chansons des troubadours, les sonnets de Pétrarque, Du Bellay, Shakespeare, les Odes de Pindare et d’Horace, Leaves of Grass de Walt Whitman, Chant général de Pablo Neruda… — j’appelle cela lire en eau profonde. La familiarité avec la poésie universelle, par-delà les frontières chronologiques, culturelles et linguistiques, démultiplie le plaisir de lecture, même des œuvres contemporaines, parce que tout poème, ancien ou moderne, est une chambre d’échos, un tissu d’allusions qu’on ne peut percevoir que si on connaît ce à quoi il est fait allusion (3).

Fondamentale, la lecture procure un plaisir qu’il s’agit de saisir, d’accroître et, éventuellement, de rechercher dans l’écriture. Les œuvres auxquelles Melançon se réfère me frappent moins par leur aspect notoire que par la diversité qu’elles mettent en valeur. Cette diversité est fort utile pour se faire le palais. Tel que je le conçois, l’essayiste ne se désintéresse pas de cet éternel butinage (c’est André Belleau qui m’a fait emprunter le pont étymologique menant de l’essai à l’essaim). Il va d’œuvre en œuvre, de réflexion en réflexion, pollinisant au passage le champ ouvert de la pensée. J’aspire à être un lecteur aussi léger et gracieux. Je lis donc sans rien refuser à ma curiosité du moment, je développe mon goût — le savoir, oui, a des saveurs —, et ce goût n’est rien d’autre que le support d’affûtage où j’aiguise mon sens critique.

Il est une frange de la critique littéraire que je n’ose pas départager de l’essai tant j’y découvre une même qualité d’écriture et une même fécondité de jugement. Les chroniques sur la poésie de Jaccottet rassemblées dans L’entretien des muses en sont un bon exemple. Elles font oublier toutes les contraintes du genre et posent devant nous, avec une finesse de touche, les fruits d’un commerce intime entretenu avec différentes œuvres. Par moment, on ne sait plus si on lit ou si on contemple. Quoi qu’il en soit, je sais que dans ces fruits s’est cristallisée un peu de notre humanité à tous. 

J’ai donc le sentiment que la critique coïncide avec l’essai lorsqu’elle fait de la lecture un exercice de souveraineté intellectuelle, où le commentaire amène la pensée à faire croître ses propres images, retrouvant ainsi le foyer de ses secrètes fascinations. Dans ces circonstances, je suis prêt, comme l’ont fait « Oscar Wilde et son maître, Walter Pater, [à défendre] la critique considérée comme un des beaux-arts (4) ». Je pourrais d’ailleurs ici m’en remettre à la célèbre remarque de Baudelaire voulant que rien n’égale un sonnet ou une élégie pour rendre compte d’un tableau, ce qui revient à dire que la critique trouve son aboutissement logique du côté de l’art.

Ces considérations me ramènent à la « chambre d’échos » évoquée par Melançon, car peu d’écrivains se privent d’émettre dans leurs œuvres des jugements critiques sur leurs prédécesseurs ou leurs contemporains. J’y vois bien plus qu’un simple jeu intertextuel. Le poème « En une seule phrase nombreuse » de Miron rappelle en vérité tout le poids d’humanité qu’acquiert une parole entendue, gardée pour soi, incorporée et retransmise plus ou moins ouvertement. Ce poème, au reste, me persuade que l’enjeu de la littérature concerne peut-être avant tout la capacité de rallier les hommes par la communion des mots :

Je demande pardon aux poètes que j’ai pillés
poètes de tous pays, de toutes époques,
je n’avais pas d’autres mots, d’autres écritures
que les vôtres, mais d’une façon, frères,
c’est un bien grand hommage à vous
car aujourd’hui, ici, entre nous, il y a
d’un homme à l’autre des mots qui sont
le propre fil conducteur de l’homme,

merci.
(5)

L’aveu de Miron corrobore l’art de la lecture imaginé par Albert Thibaudet. Cet art induit l’esprit critique à s’incarner dans le geste créateur. Le « liseur actif » en est le dépositaire. « [S]a lecture [est] une action, une création, une transmission de la vie, l’élaboration d’un miel (6). » La Fontaine est désigné comme le prince des liseurs par excellence, lui qui « n’a jamais inventé un sujet, [qui] a tout pris, contes, fables, comédie, chez les autres (7) », en particulier chez Ésope. Quelle importance, toutefois, quand les fleurs qu’il cueille chez eux l’amènent à produire un authentique « miel » ?

Loin de moi l’idée de réduire l’expérience de la création à des techniques subtiles de citation. Je tiens seulement à souligner que mon rapport à l’essai littéraire s’élucide entre autres à partir de la figure du « liseur actif », lequel passe son temps à relier les deux rives de la lecture et de l’écriture. Pour cette raison, je reste très attaché à Jacques Brault. Agonie, dont l’histoire est une longue interprétation d’un court poème d’Ungaretti, me porte à le considérer lui aussi comme un prince des liseurs. Il entre chez les autres avec des dispositions généreuses, une oreille attentive et, quand l’idée lui prend d’en ressortir, c’est la reconnaissance et l’amitié qui le poussent à écrire, c’est-à-dire à ruminer quelques paroles pour le plaisir de s’égarer à la poursuite de leur sens et, qui sait, de trouver ce qu’il ne cherche pas.

Ici, la lecture débouche clairement sur la voie de l’essai, où la pensée divague faute de savoir où elle va. Loin de trahir un manque, cette absence de but, ou son oubli, dit tout le prix de cette forme de pensée ; l’essai est « inchoatif (8) », selon Jean Starobinski, il est un devenir et un mouvement. N’est-ce pas ce qui le rapproche des genres plus spontanément associés à la création ? Si je repense à la rive gauche de la rivière chez Loranger, je revois cette « route » qui serpente dans la plaine, mais jusqu’où et vers qui, vers quoi ? Il faut se perdre pour, un jour peut-être, le découvrir. L’essai forme ainsi, à l’instar de toute démarche poétique et littéraire, un égarement prolifique. Il est le fruit étonnant d’une ignorance qu’il me fait apprécier, d’autant que cette ignorance porte les vestiges des plus grands : l’ironique Socrate, le dubitatif Montaigne, l’éveillé maître zen et ses koâns. À son insu, l’essai ouvre peut-être un passage entre le savoir et la sagesse. Il m’aide en tous les cas à rester simple, libre et perméable au monde ; à cultiver un état d’intimité avec le vivant.

 

 

 

Écrit par Thomas Mainguy (Contre jour, cahiers littéraires)

1

BRAULT, Jacques, « Sagesse de la poésie », dans La poussière du chemin, Montréal, Boréal, 1989, p. 224.

2

LORANGER, Jean-Aubert, Les atmosphères suivi de Poëmes, Québec, Nota bene, 2004, p. 15.

3

MELANÇON, Robert, Questions et propositions sur la poésie, Montréal, Noroît, 2014, p. 13-14.

4

KAUFFMAN, R. Lane, « La voie diagonale de l’essai : une méthode sans méthode », dans François DUMONT (éd.), Approches de l’essai, Québec, Nota bene, 2003, p. 184.

5

MIRON, Gaston, L’homme rapaillé, Montréal, Typo, 1998, p. 157.

6

THIBAUDET, Albert, « Le prince des liseurs », dans Littérature, n° 147, 2007, p. 82-83.

7

THIBAUDET, Albert, p. 86.

8

STAROBINSKI Jean, « Peut-on définir l’essai ? », dans François DUMONT (éd.), Approches de l’essai, Québec, Nota bene, 2003, p. 170.

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