Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Dialogue de nos fragilités : essai en résonnance avec Le nénuphar et l’araignée de Claire Legendre

14/07/17

Écrit par Mylène Fortin (Université du Québec à Rimouski)

 

Le rocher Percé c’était un peu mon corps en plus grand. Je n’ai pensé qu’après au refuge de la métaphore. Claire Legendre (1)

 

          

             Je me souviens d’un appel de ma mère. Elle a quelque chose de délicat à m’annoncer. C’est grave. Jérôme, le plus jeune de ma cousine, a fait une mauvaise chute. Elle n’ajoute rien. Son silence s’étire. Un gouffre se creuse en moi. Je me laisse tomber sur une chaise. Maman n’a encore rien dit. Je ne comprends pas pourquoi, mais je sais, je le sens. Il est mort. Elle s’apprête à dire : « Il est décédé », mais moi, je ne veux pas. Je veux rester pour toujours dans le silence de maman, je veux rester comme ça, l’âme suspendue au-dessus de la réalité, là où rien n’est encore définitif, dans ce temps impossible qui n’existe que dans les limbes, à condition qu’on y croie. Il me semble que cet espace d’avant le choc devrait pouvoir durer encore et encore. Même si, comme le constate Claire Legendre dans Le Nénuphar et l’araignée, « l’écriture ne résout rien (2) », il me semble qu’on devrait me permettre de tisser mon filet de sens et de fiction, sans lequel la réalité est infiniment cruelle. Maman, je t’en prie, je ne suis pas prête, c’est trop pour mon petit cœur, dis-moi que ces choses-là n’arrivent qu’aux autres, dis-moi que l’amour est plus fort que tout, que ça ne pourra jamais m’arriver, que mes enfants à moi sont invincibles. Je veux être toute petite encore, je veux retrouver mes fées et mes potions magiques. J’ai besoin d’impossible. Maman, guide-moi dans l’invisible, réapprends-moi à jongler avec l’incertitude, caresse mes cheveux de tes doigts de maman, fredonne de ta voix fragile, celle que tu prenais pour apaiser ma fièvre la nuit. Maman, toutes les souffrances qu’il y aura encore à vivre, je ne sais pas si je pourrai, je ne sais pas.

             Le jour de son enterrement, Jérôme aurait eu trois ans. L’âge de mon fils à l’époque. Tandis que la vie de Jérôme s’était figée pour toujours, mon coco, lui, poursuivait sa tendre enfance. Il continuait de jouer, de rire, de tomber, de pleurer à chaudes larmes. Rien n’avait changé : ni l’empreinte de ses doigts graisseux dans les fenêtres, ni ses protestations exagérées à l’heure du bain et du dodo, ni l’extrême douceur de sa peau. C’était et ça demeure incroyable. On a beau tenter d’imaginer le deuil d’un enfant, on n’y arrive pas, pas davantage qu’on peut imaginer notre propre mort. Certaines choses sont impensables. Pourtant, elles existent.

            Jusqu’à cet appel de maman, je gérais plutôt bien mes peurs, ces peurs qui s’avéraient souvent excessives. Je saisis mieux aujourd’hui ce que ma phobie des couteaux et mon obstination à cuisiner avec des outils peu tranchants avaient de pathologique, et je vois bien l’aspect absurde et handicapant lié à mon refus d’acheter une voiture aux fenêtres et portes à verrouillage automatique par précaution (si jamais ma voiture devait tomber dans l’eau !) Ma mère a été surprotectrice. J’étais consciente des conséquences de son attitude sur ma manière d’appréhender la vie et ses dangers – réels ou non. J’avais travaillé fort pour départager la peur saine de la peur pathologique, cette « maladie » semblable à celle que désigne Claire Legendre dans Le nénuphar et l’araignée : « souterraine qui passe inaperçue à force d’être reléguée hors de vue par les symptômes qu’elle emprunte à toutes les maladies mortelles (3) ». Plutôt que craindre la maladie comme l’hypocondriaque, j’appréhendais les tragédies.

             L’accident de Jérôme a éveillé mes peurs instinctives, envahissantes : peur de me couper (ou, pire, que mon enfant se coupe), peur de débouler les escaliers (seule et surtout alors que je porte le petit), peur des étouffements, peur des vaccins, peur des erreurs médicales, peur que la dépression soit plus forte que moi, peur des accidents de voiture, peur des catastrophes naturelles (surtout des glissements de terrain ; j’habite au pied d’une montagne), peur des tireurs fous (ils sont dans les écoles primaires et même les garderies), peur que mon enfant grandisse et devienne suicidaire, etc. Plus j’essayais de les repousser, plus ces bouffeuses de bonheur se montraient féroces. Fermer la télé à l’heure du bulletin de nouvelles ou éviter les journaux à sensation ne suffisait pas pour stopper la multiplication des images horribles et obsédantes. Je ne reculais jamais ma voiture sans avoir vérifié que mon fils se trouvait dans la maison avec son père ou bien attaché dans son siège derrière moi. Malgré mes précautions, l’image de son corps broyé sous ma roue s’immisçait. Quitter la chair de ma chair me donnait des maux de ventre, à l’école les élèves remarquaient le tremblement de mes mains au-dessus de leurs copies de plus en plus difficiles à corriger. Le bruit des sirènes me faisait sursauter. Y avait-il le feu à la garderie ? Et si mon fils était en ce moment même en danger ? J’avais déjà entendu un témoignage selon lequel des personnes très proches peuvent faire de la télépathie dans des moments de détresse. Mon petit n’était-il pas en train de m’appeler à l’aide ?

            Je me souviens m’être rendue à la garderie en courant, incapable de me raisonner. L’idée d’une connexion secrète entre lui en moi me faisait courir plus vite. Je courais, courais, courais. Quand je suis arrivée à la Marmaille, les enfants formaient un amas dans la cour. Mes yeux ont balayé les corps sautillants et criants. Bientôt, mon trésor s’est détaché du lot en gambadant vers moi. J’ai pensé qu’il faut être cinglé pour avoir un enfant, il faut être fou de prendre le risque de perdre pareil amour. Voilà. Voilà le lieu d’où je peux entendre Claire Legendre parler de la difficulté d’aimer : « C’est si douloureux quand ça s’arrête que la menace même de l’arrêt rend l’exercice amoureux insupportable (4). » L’amour fait mal bien avant de blesser.

            Dans son essai, Claire Legendre évoque l’interdépendance entre le sujet et sa douleur : « La douleur est réelle. On n’invente pas la douleur. Pourtant, c’est sans doute la clé de l’hypocondriaque, cette douleur est autant l’agent que l’objet. Je suis agie par elle autant qu’elle l’est par moi (5). » Le mécanisme est ratoureux, c’est un piège perfide. Si parfois elle protège, la plupart du temps, la peur rend fou. La peur de perdre l’être aimé ne protège en rien contre une rupture éventuelle. Ça va faire mal et d’autant plus mal si tu te braques, alors accepte. Le seul moyen d’y échapper est de regarder ce qui t’effraie en face. L’essai de Legendre se présente comme un inventaire de peurs, un peu comme s’il s’agissait de les nommer, puis de les tenir à distance, dans un livre qu’on peut poser, examiner, voire maîtriser.

            C’était un mardi. Février achevait, j’avais froid aux doigts. Quand je cogite, tout mon sang se tient dans mon cerveau et fuit mes extrémités, alors j’ai tout le temps froid aux doigts. Mais ce mardi-là, rien à voir avec quelque surcharge cognitive, ma circulation capricieuse venait clairement du volant : mes doigts le serraient si fort qu’ils étaient devenus dix petits glaçons. Je déteste conduire l’hiver. D’autant plus quand il fait froid et ce mardi-là, il faisait vraiment froid. Le paysage semblait sur le point de craquer. Je me souviens avoir imaginé, quelque part entre Matane et Rimouski, que le continent se séparait sous mes roues. La route s’ouvrait brutalement pour engloutir ma voiture. Je me souviens avoir chassé l’image en me traitant de niaiseuse. Je me rendais à une conférence de Claire Legendre (6). L’écrivaine d’origine niçoise, enseignante de création littéraire à l’Université de Montréal, venait rencontrer les étudiants de Kateri Lemmens, qui dirige ma thèse en recherche-création. Il fallait me composer un air décent. L’auteure allait présenter Le nénuphar et l’araignée, son livre articulé autour du thème de la… peur.

            Le récit essayistique de Legendre explore l’hypocondrie, caractérisée par les menaces intérieures ; le nénuphar fait écho au personnage de Chloé dans L’écume des jours, dont le poumon est envahi par un nénuphar, à l’image du cancer. Il est également question de phobies, généralement associées aux menaces extérieures ; l’araignée surprend notre solitude, elle s’immisce dans le décor sans invitation et représente la perte de contrôle, c’est l’image de tous les dangers invisibles. Il faudrait aussi distinguer les menaces avérées de celles, plus insidieuses, susceptibles de se pointer juste au moment où on baissera la garde : « Parce qu’il y a pire que d’être colonisé par une araignée – ou une tumeur – c’est d’être colonisé en ignorant qu’on l’est (7) ». L’hypothèse de Claire Legendre à cet égard est éclairante : « L’hypocondrie serait […], ironiquement, le probable symptôme d’une quiétude objective (8) ». L’auteure affirme s’être sentie vivifiée par son papillon ou son « nénuphar », une rare tumeur du thymus décelée sous le sternum. Cette tache en forme de papillon détectée sur les radiographies « déclenche [chez Legendre] une rage de vivre insoupçonnée (9) ». Les multiples menaces intangibles de l’hypocondriaque ont enfin trouvé une forme et un lieu, permettant aux appréhensions de prendre corps et stoppant du même coup la propagation des infinies peurs fantômes. Cela provoque quelque chose comme « [l]e soulagement d’être confrontée à une peur qui surpasse enfin [toutes les autres] peurs (10) ».

            Le récit de Legendre retrace également des éléments marquants de sa jeunesse. Par exemple, elle a longtemps été convaincue qu’elle mourrait à l’âge de 27 ans. Une dizaine d’années après avoir franchi le cap de ses 27 ans, elle est toujours en vie et prend conscience de l’utilité de sa croyance : elle s’était mise en quelque sorte à la place de Dieu en espérant décider du moment de sa mort. Son imagination avait nourri une illusion de contrôle. D’ailleurs, pour l’auteure, la notion de contrôle en création littéraire n’est pas négligeable. « Quand on écrit un roman, on se fait Dieu pour ses personnages. On décide. En revanche, quand on écrit ce qui est en train de nous arriver, on se trouve dans une posture de création particulière », fait remarquer Claire Legendre, que je cite ici librement. Qu’entend-elle donc lorsqu’elle évoque la « posture de création particulière » ? Une perte de contrôle ?

            L’illusion de contrôle, Claire Legendre raconte avoir dû s’en dépouiller pour écrire Le nénuphar et l’araignée. Elle raconte son travail mené au fil d’une écriture calquée sur les mécanismes de ses propres peurs. Elle assume le caractère nécessairement intime de toute démarche artistique. Ses romans, par exemple Viande (1999) ou L’écorchée vive (2009), sont selon ses dires très personnels, peut-être davantage que Le nénuphar et l’araignée, pourtant plus apparenté à une démarche autobiographique. L’idée n’est paradoxale qu’en apparence. On n’invente pas à partir de rien, mais par exemple à partir de notre mémoire, de nos souvenirs conscients et de notre inconscient. Écrire, c’est se révéler à soi-même autant qu’à l’autre. Mais quelle est la nature de cette posture particulière qu’est l’écriture de soi telle que pratiquée dans cet essai ? Et qu’entend Claire Legendre quand elle parle d’écrire dans son « horizon de fragilité » ? À première vue, la plus grande vulnérabilité pour l’écrivaine semble être la vie elle-même lorsque celle-ci se trouve privée du baume qu’opèrent le sens et la fiction, car « [l]a vie, je veux dire la consistance de la vie, est toujours désespérément moins importante que le sens je peux lui donner, ou qu’elle semble prendre en tant qu’histoire (11) ».

            Les effets dans Le nénuphar et l'araignée ne sont pas contrôlés comme dans une écriture romanesque. L’auteure nous confie son vertige devant son livre qui n'a de sens que celui que le lecteur voudra bien lui donner. L’inventaire des peurs se termine sans les épuiser, au contraire : « À l’instant de la fin je tremble encore : l’écriture n’est pas un exutoire. Ou si elle l’est, elle ne résout rien. […] J’ai peur de ce que tu vas dire de ce livre. J’ai peur de l’étiquette que tu vas coller sur mon front. J’ai peur de ton déni, de ton mépris, de ta condescendance. […] J’ai peur de disparaître sous un mot ou deux. J’ai peur de t’avoir donné des armes contre moi (12). »

             Il serait dommage d’oublier l’envers de la peur, qui est sans doute l’amour. Comme Freud l’écrit dans Malaise dans la civilisation : « Nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons (13) ». L’écriture n’émousse en rien la douleur. Elle la déplace dans son mouvement, sa circulation, ses pulsations.


 

Écrit par Mylène Fortin (Université du Québec à Rimouski)

1

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 70.

2

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 100.

3

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 9.

4

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 58.

5

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 23.

6

Cette conférence de Claire Legendre a été prononcée le 28 février 2017 dans le cadre du cours Culture littéraire II offert par Kateri Lemmens à l’Université du Québec à Rimouski.

7

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 10.

8

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 11.

9

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 71.

10

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 72.

11

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 71.

12

LEGENDRE, Claire, Le nénuphar et l’araignée, Montréal, Les Allusifs, 2015, p. 100.

13

FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation, Paris, Presses universitaires de France, 1989, p. 25.

Haut de la page