Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Être follement libre : l'essai littéraire queer en recherche-création

29/07/17

Écrit par Pierre-Luc Landry (Collège militaire royal du Canada)

0.
Ce texte a été prononcé, dans une version préliminaire, à Montréal, un territoire fréquenté et peuplé depuis des millénaires par de nombreux peuples autochtones, Iroquoiens, Haudenosaunees, Kanien’keha:kas, Algonquiens, Anishinaabes et, depuis le XVIe siècle, par des colons et des immigrants d’origine française, anglaise, irlandaise et écossaise, principalement. Plus récemment dans l’histoire, de nombreux autres peuples ont foulé l’archipel d’Hochelaga, s’y sont installés, ont poursuivi la vaste entreprise colonialiste de peuplement mise sur pied par les pouvoirs impériaux qui se sont pompeusement divisé le monde. Ce texte est publié par La Chambre claire, établie virtuellement à Rimouski, point de rencontre de peuples algonquiens de la Confédération Wabanaki (Abénakis et Mi’kmaqs), Rimouski, territoire fréquenté par les Basques, colonisé par les Français puis les Anglais, maintenant lieu de résidence de quelques centaines de personnes venues « d’ailleurs ». Cette introduction historique, sans doute pleine de failles, sert de « geste pédagogique ». J’y viendrai.

Il est de bon ton, dans nos espaces progressistes et privilégiés, d’opérer une telle reconnaissance des territoires traditionnels au début de nos réunions. L’Association canadienne des professeur·e·s d’université suggère que cette pratique « est une marque d’hommage et de respect envers les peuples autochtones. Elle atteste de leur présence tant historique qu’actuelle. « La reconnaissance et le respect », indique l’association, « sont indispensables à l’établissement de relations saines et réciproques et à la poursuite du processus de réconciliation (1) ». Jean-François Nadeau y voit plutôt une « mascarade », un « nuage de fumée », une « incantation », une « dose homéopathique de bonne conscience qui permet de ne rien changer tout en se donnant l’illusion de soigner un mal de société », un « chapelet de bonnes intentions ritualisées », un « euphémisme qui n’a pas de portée historique, politique ou juridique (2) ». Toutefois, au-delà de la ritualisation de cette volonté de réconciliation exprimée par le colonisateur blanc – ritualisation qui est encore bien loin d’advenir au Québec, dans les universités francophones –, au-delà de la simple habitude protocolaire qui risque de devenir, comme bien d’autres gestes, plutôt banale, il faut imaginer que la reconnaissance des territoires traditionnels a un potentiel symbolique puissant, qu’il s’agit d’un geste pédagogique visant à provoquer le malaise ; un malaise, entre autres, face à l’histoire coloniale trop longtemps ignorée par les groupes dominants, volontairement ou involontairement, et ramenée ainsi à la lumière. Privilégié parce qu’œuvrant dans un entre-soi universitaire très blanc, je dois aujourd’hui, absolument, reconnaître que le territoire où je vis, écris et enseigne a été habité avant l’arrivée de mes ancêtres européens, je dois reconnaître qu’il s’agit maintenant d’un endroit souvent hostile aux gens des Premières Nations, et je dois reconnaître également que la réconciliation est un long processus qui a besoin de bien plus que des belles paroles pour s’incarner véritablement, un long processus dans lequel j’ai le devoir de m’investir. Opérer cette reconnaissance, en tant que settler, me force à admettre que la structure universitaire est toujours très blanche et, de ce fait, m’invite, avec mes collègues non-blanc·he·s qui sont également engagé·e·s dans le colonialisme de peuplement, à apprécier les droits des peuples autochtones sur le territoire. Nous devons créer, ensemble, des environnements accueillants dans lesquels toustes peuvent exister, auxquels toustes peuvent accéder. Nous devons créer des environnements intellectuels où les réalités seront exprimées sans fard, où la réflexion pourra s’extraire des lieux communs et des interdits de pensée, où la liberté ne sera pas compromise par les traditions, l’habitude, les manières de faire établies. Nous devons bouleverser le colonialisme auquel nous participons par notre silence et ne plus défendre l’audace uniquement lorsqu’elle nous permet de citer Hegel et d’autres philosophes européens hégémoniques.

En effet, ces mots que nous prononçons ou que nous écrivons pour accompagner nos prises de position publiques, comme universitaires, comme intellectuel·le·s, doivent nous inciter à remettre en question l’Histoire, sa transmission, son écriture, notre place sur le territoire, notre participation à des institutions souvent oppressives pour les peuples des Premières Nations et pour tant d’autres personnes marginalisées par les hégémonies en place. Les mots que nous prononçons et que nous écrivons doivent également nous bouleverser, nous inviter à poser une multitude de questions auxquelles nous ne trouverons sans doute aucune réponse, à repenser notre rapport au territoire et au savoir, aux auteurs et aux autrices que nous sollicitons dans nos bibliographies, à repenser les rapports que nous pouvons établir, de nation à nation, entre intellectuel·le·s, entre individus.

« [I]l en va peut-être de la littérature que de nous tendre ces miroirs pour se regarder jusque dans les profondeurs terrifiantes du soi sans y chuter entièrement (3) », écrit Kateri Lemmens dans un texte magnifiquement intitulé « Tu m’aimes mieux morte (et moi je n’en peux plus) ».

Les profondeurs terrifiantes de l’intellectuel qui réalise enfin — il n’est pas trop tôt — qu’il est né dans un pays volé à ses premiers habitants, un pays génocidaire dont le sourire, sur la scène internationale, cache d’atroces politiques d’extinction des droits.

Il me semble que ces considérations ne sont pas étrangères à la pratique de l’essai littéraire en tant qu’espace de recherche-création, à la pratique d’un essai littéraire honnête et critique, ouvert et libre, qui pose des questions essentielles sur l’art et la pensée, sur le savoir et sur sa transmission, sur les protocoles institutionnels qui régissent les connaissances et sur leurs formes trop souvent figées ; ce texte émerge de ma posture privilégiée d’intellectuel blanc réfléchissant sur des territoires traditionnels non cédés, un settler, un colon, donc, et je suis reconnaissant d’avoir l’occasion d’y présenter quelques idées sur l’essai littéraire, sur son absolue compatibilité et complémentarité avec la recherche, la création et l’enseignement, sur ses potentialités queer, sur son ouverture et son aspect critique face au savoir, et sur ses exigences d’honnêteté intellectuelle et de liberté folle, caressant l’idée déraisonnable de transformer au moins un peu l’université et d’y travailler à la décolonisation.

 

1.
Dans le texte intitulé « Pile et face : l’essai littéraire, pensée et création », Kateri Lemmens explique qu’il existe « une pensée essayistique qui reconduit la pensée vers la beauté et la beauté vers la pensée, tout à la fois (4) ». L’essai littéraire comme « espace privilégié » de recherche-création souscrit à cette insécabilité, cette compatibilité et cette complémentarité de la beauté et de la pensée. En effet, la parole essayistique articulée et érudite produit à la fois une œuvre d’art (le texte) et un discours savant récupérable par la discipline dans lequel il s’inscrit (le contenu du texte), même si ce discours ne correspond pas immédiatement, dans sa forme, à celui auquel la rigidité des modes actuels de transmission du savoir nous ont habitué·e·s. L’essai peut donc incarner parfaitement l’esprit de la recherche-création en littérature, comme il utilise le langage même de la discipline dans laquelle il s’inscrit : les mots, les phrases, les concepts exprimés par le discours.

Toutefois, l’essai littéraire bouscule l’ordre établi des choses, la linéarité, le positivisme scientifique que d’aucun·e·s veulent faire endosser aux humanités. L’essai littéraire est exploration. L’essai littéraire est labyrinthe. L’essai littéraire est compte rendu de la pensée en mouvement. L’essai littéraire est indiscipliné, indisciplinaire, baroque, éhonté, désirant, résistant, transgressif, dionysiaque. En ce sens, l’essai littéraire suppose que pour concilier écriture créative et réflexion intellectuelle, nous ne sommes pas tenu·e·s de modifier notre posture : cette forme de travail peut nous permettre d’infléchir l’institution afin d’en faire, véritablement, un espace d’exploration, de formation, de discussions et d’apprentissage aux pratiques moins figées, moins coagulées.

 

2.
Michel Foucault :

Si je devais écrire un livre pour communiquer ce que je pense déjà, avant d’avoir commencé à écrire, je n’aurais jamais le courage de l’entreprendre. Je ne l’écris que parce que je ne sais pas encore exactement quoi penser de cette chose que je voudrais tant penser. De sorte que le livre me transforme et transforme ce que je pense. […] Je suis un expérimentateur et non pas un théoricien. J’appelle théoricien celui qui bâtit un système général soit de déduction, soit d’analyse, et l’applique de façon uniforme à des champs différents. Ce n’est pas mon cas. Je suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant (5).

 

3.
Je pense à un essai littéraire construit, entre autres, à partir d’un collage de citations. Je pense à un essai littéraire désordonné mais follement ordonné, « qui ne craint pas l’incomplétude (6) », comme l’écrit Pascal Riendeau dans Méditation et vision de l’essai. Un « processus argumentatif par digression (7) », pour reprendre les mots de Jean Marcel. Une démarche de prospection, oui. Pascal Riendeau, encore : « prospection, c’est-à-dire une exploration du sujet et de l’objet dans le texte. La prospection, dont l’emploi métaphorique met l’accent sur l’idée de recherche, est un mouvement qui va essentiellement de l’avant, mais sans exclure des retours en arrière ponctuels (8). » « Examiner soigneusement dans le but de découvrir (9) », nous indique l’étymologie du mot « prospection ». Recherche-création.

(Prospection : un terme chargé qu’il serait intéressant d’évaluer à l’aune des propos que j’ai tenus dans le fragment zéro, puisqu’il rappelle l’exploration, la colonisation, la doctrine de la découverte, les atrocités commises au nom du christianisme et de l’expansion de la « civilisation »…)

 

4.
« Once you free your mind about a concept of harmony and music being correct, you can do whatever you want (10) », affirme Giorgio Moroder, dans le monologue enregistré pour la pièce Giorgio by Moroder, sur l’album Random Access Memory de Daft Punk.

Que nous arriverait-il si nous nous libérions des idées reçues sur le langage académique, sur les formes à imiter, à copier, à recopier, à reproduire et à reconduire ?

 

5.
Roland Barthes, dans l’avant-propos de ses Mythologies, écrit ceci :

je ne puis me prêter à la croyance traditionnelle qui postule un divorce de nature entre l’objectivité du savant et la subjectivité de l’écrivain, comme si l’un était doué d’une « liberté » et l’autre d’une « vocation », propres toutes deux à escamoter ou à sublimer les limites réelles de leur situation : je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d’un sarcasme la condition de la vérité (11).

Barthes a parfaitement incarné l’esprit plurivoque de la recherche-création ; on le constate en parcourant sa bibliographie, en lisant ses textes, encore, toujours, en réfléchissant avec lui et à partir de lui, en consultant ses journaux, ses carnets, ses dessins, son autoportrait littéraire, et ainsi de suite.

Nous avons de nombreux modèles. La recherche-création est peut-être une jeune méthode, dans nos universités, mais elle n’en possède pas moins une riche histoire et un avenir fécond, si nous acceptons de ne pas rompre à l’intérieur de nous-mêmes. Penser et concevoir. Inventer. Imaginer. « Explorer, réfléchir, créer, bouleverser. »

 

6.
Je pense à un essai littéraire capable de contaminer tous les discours, les romans que nous écrivons comme les demandes de subventions que nous soumettons, les textes que nous soumettons à des revues savantes comme les poèmes que nous disséminons.

 

7.
Pour Irène Langlet, l’essai conteste les protocoles théoriques mais parvient tout de même à produire des connaissances justes. Cela explique peut-être pourquoi il est souvent difficile à appréhender de manière théorique et systématique (12). Or, Pascal Riendeau suggère qu’il est trop facile « de faire de l’essai un objet insaisissable ». Ce « lieu commun » résiderait tout de même « dans [s]a résistance (13) », ajoute-t-il, aux définitions simples et restrictives, ainsi que dans son caractère sibyllin maintes fois souligné par ses théoriciens.

Dans la même mesure, on a beaucoup glosé à propos des qualités insaisissables et fuyantes du queer — l’un de ses aspects les plus stimulants, du point de vue théorique et politique. Le queer comme un « salon des refusés (14) », d’une part, pour reprendre l’analogie de Michael Warner, et comme une « identité sans essence (15) », d’autre part, dans les mots de David Halperin. Les difficultés de saisir conceptuellement le queer lui sont intrinsèques et ne consistent pas en autant d’obstacles ou de défauts de fabrication : il s’agit plutôt du plus grand avantage de travailler avec une telle « abstraction », puisque son indétermination ouvre tout grand le champ des possibles, théoriquement et socialement. Comme Cathy J. Cohen le rappelle, l’objectif des premiers théoriciens et des premières théoriciennes queer était de déconceptualiser et reconceptualiser la sexualité afin de « remplacer les catégories socialement construites et prétendument stables de l’expression sexuelle par un nouveau mouvement fluide entre et parmi les différentes formes de comportement sexuel (16) ». Déconstruire et reconstruire, donc, sans toutefois ériger quelque mur que ce soit, quelque norme que ce soit. Voilà aussi le projet de la recherche-création à l’université, entre autres combats que les partisans de cette méthode ont à mener.

Et celui de l’essai littéraire, il me semble.

Il n’existe pas d’adéquation simple entre ces trois termes. La recherche-création, le queer et l’essai littéraire ne sont pas une seule et même chose, bien évidemment. Mais ces trois excentricités gagnent à être mises en relation.

Francis Bastien écrit ceci, dans un texte publié par la Chambre claire : « L’essai, dans le climat actuel de la pensée, est nécessairement une anomalie (17). » Oui. Parce que d’aucune façon nous ne voulons être normaux. Nous sommes queers parce que baroques, parce qu’essayistes, parce qu’engagés dans la recherche-création.

 

8.
La recherche-création suscite beaucoup de réflexions sur la double épistémologie qui est au cœur de son projet ; on commente ses particularités, notamment le fait qu’elle est à même de créer un autre type de savoir, double et situé, basé à la fois dans la production artistique et dans la recherche théorique. L’essai littéraire, parallèlement, bouleverse les manières académiques traditionnelles d’envisager la production du savoir et sa transmission — tout comme les théories queer.

Pour Pascal Riendeau, l’essai remplace le savoir « spécialisé » par « une forme plus libre et moins reconnue d’érudition », et questionne aussi les origines et la légitimité du savoir. Il demande : « D’où vient le savoir convoqué et comment parvient-il à imposer sa pertinence (18) ? » L’une des postures de l’essayiste est celle de l’artisan, écrit Riendeau à la suite de Jacques Brault ; il s’agit de l’écrivain, de l’artiste qui réfléchit à son médium (la littérature) à travers son médium (la littérature). Cette posture d’artisan s’accompagne d’une multitude d’autres démarches essayistiques, comme « celles du théoricien, du romancier, du vulgarisateur ou encore de l’érudit (19). » Riendeau ajoute, sans doute d’après Foucault (cité plus tôt ici), sans doute à partir de Montaigne, que l’essayiste « interrog[e] le monde de la connaissance sans toujours vouloir y trouver des réponses certaines », créant ainsi des textes dont la dualité, il me semble, n’est pas sans rappeler celle de la recherche-création : subjectivité et « recherche d’un savoir provisoire », « réflexion non systémique et [...] travail d’écriture (20) ».

Dualité de l’essai littéraire, donc. Dualité de la recherche-création. Pourquoi ne pas envisager des thèses ou des travaux universitaires empruntant à l’essai son ton, sa forme libre, son épistémologie ? Nous y sommes, à l’heure du décloisonnement tous azimuts et des savoirs situés prônés par le queer, les féminismes, les études autochtones, etc.

 

9.
J’ai développé ailleurs (21) une conception de la recherche-création qui ne se réduit pas à l’autoethnographie ou aux autopoïétiques. Celles-ci peuvent bien entendu participer d’un processus de recherche-création, en constituer l’une des étapes, des méthodes, voire une source de matériaux de très grand intérêt, mais le texte autoethnographique, du moins à l’université, c’est-à-dire les récits de pratique, de recherche ou de méthodologie, n’incarne pas ce que l’essai littéraire promet et permet.

À ce propos, Riendeau distingue l’essai de l’autobiographie en des termes qui sont facilement applicables à l’essai comme recherche-création tel qu’il apparaît lorsque mis en relation avec les autopoïétiques. L’autobiographe, écrit Riendeau,

s’intéresse davantage à ses propres textes, qu’il replace dans un contexte événementiel lié à sa vie. L’essayiste procède autrement : quand il parle de lui-même, de sa lecture du monde, c’est principalement à partir des textes des autres. C’est donc dire qu’un écart important entre essai et autobiographie tient dans le rapport du sujet de l’énonciation à l’ensemble textuel, à cette création d’un univers discursif et culturel. Il n’est donc pas hasardeux de réaffirmer que l’essai et l’autobiographie présentent des différences notables, sans oublier qu’il existe néanmoins des rapprochements opportuns à faire dans les œuvres elles-mêmes […] (22).

Je pense à un essai littéraire qui ne se contente pas de réfléchir à la pratique de création de son auteur ou de son autrice. Je pense à des thèses de recherche-création qui vont au-delà du récit de pratique et de l’autoanalyse du processus créateur.

 

10.
Francis Bastien envisage l’essai comme une manière de « protéger sa concentration, si menacée par les cacophonies et la vitesse ambiante du monde intellectuel (23) ». En ce sens, l’essai littéraire peut participer du slow movement. En effet, nous ne sommes pas sans ignorer que la pensée nécessite du temps pour se déployer. Valoriser l’essai littéraire, c’est valoriser le temps hors du temps de Maggie Berg et Barbara K. Seeber (24), c’est refuser l’université technocratique et fonctionnelle du néo-libéralisme, c’est exiger des espaces de liberté radicale pour mener avec les mots le combat essentiel qui nous évitera « d’être morts à même la vie (25) », comme l’écrit magnifiquement Kateri Lemmens, encore, à la suite de David Foster Wallace.

(L’essai littéraire a longtemps été un genre dominé par des hommes blancs — et nous savons très bien pourquoi — qui ont eu la possibilité de se mettre à nu sans craindre de se faire assassiner. Un genre qui disait : « Voilà ce que je pense et ce que je pense mérite d’être lu »… L’essai littéraire, en ce sens, demeure le genre des privilégiés, de ceux et celles qui ont la possibilité de s’extraire du temps néolibéral et capitaliste. Utiliser l’essai pour contaminer les autres espaces textuels permettrait peut-être de le rendre plus accessible, moins élitiste. Disséminer de l’essai partout, voilà une idée pour envahir l’université — résister à travers la pensée.)

 

11.
J’ai déjà parlé de la recherche-création comme d’un acte de résistance (26), de l’importance d’établir autour de nous ce que bell hooks appelle des espaces de pédagogie libératrice et engagée, des espaces de liberté radicale (27) ; l’essai peut y participer si l’on s’efforce de l’enseigner et de le pratiquer en classe, avec nos étudiantes et nos étudiants. Francis Bastien le suggère lui aussi en proposant que l’essai est « un lieu pédagogique par excellence » ; une véritable pratique pédagogique de l’essai formerait des individus à la pensée libérée des carcans. Bastien demande ceci : « Que pourrait-il se passer de si inquiétant, mise à part l’irruption de cerveaux moins bien adaptés aux formatages successifs, plus intolérants à la bêtise, autonomes, créatifs, et conséquemment incapables de se soumettre aux exigences de la masturbation intellectuelle ou du marché du travail ? »

 

12.
Je réunis ici tout et n’importe quoi afin de construire une praxis de l’essai littéraire en recherche-création basée sur la résistance, le travail intellectuel, la remise en question des privilèges et des systèmes d’oppression, l’expression de subjectivités honnêtes et libres, la pleine participation de tout le monde au grand projet universitaire et/ou intellectuel.

Je mélange les choses ; je suis brouillon, tout croche, un peu n’importe comment.

Je vois grand. J’ai de l’ambition. J’ai des désirs insatiables.

Je ne m’excuserai pas.

 

13.
Je pense à un essai qui soit en mesure de tout bouleverser. Je convoque encore les théories queer, à même de montrer la nécessité de changer la culture universitaire toxique. Comme l’écrit Alexander Doty dans Making Things Perfectly Queer, nous nous sentons enfermés dans une culture qui n’a pas été pensée pour nous, par nous. Doty écrit que les individus queers ont été emmurés dans des manières sous-culturelles de se percevoir eux-mêmes, en relation avec la culture de masse (28). Queers et/ou universitaires, queers et/ou intellectuels, il est temps pour nous de dire que nous ne serons plus « des collaborateurs de notre invisibilité, de notre oppression et de notre marginalisation (29) ». Nous prenons la responsabilité de créer un discours culturel et académique apte à nous redéfinir avec un langage qui nous convient. Si l’université demeure fermée, élitiste dans le mauvais sens du terme, toxique, angoissante et meurtrière, ce sera « grâce à nos silence, ou en raison de notre consentement continu face à de tels paradigmes culturels (30). » Nous devons queeriser l’université, entre autres, par la recherche-création et par l’essai littéraire auquel je pense, auquel nous pensons tous, depuis un moment déjà. Nous sommes légion. Nous sommes là pour rester.

 

 

Écrit par Pierre-Luc Landry (Collège militaire royal du Canada)

1

ASSOCIATION CANADIENNE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS D’UNIVERSITÉ, « Guide de reconnaissance du territoire traditionnel », dans CAUT, 2017, [en ligne]. https://www.caut.ca/sites/default/files/guide-de-reconnaissance-du-terri... (Page consultée le 4 septembre 2017).

2

NADEAU, Jean-François, « La mascarade », dans Le Devoir, 27 juin 2017, [en ligne]. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/502163/la-mascarade (Page consultée le 5 juillet 2017).

3

LEMMENS, Kateri, « Tu m’aimes mieux morte (et moi je n’en peux plus) », dans Chambre claire : l’essai en question, 2 novembre 2015 [en ligne]. http://chambreclaire.org/texte/tu-maimes-mieux-morte-et-moi-je-nen-peux-... (Page consultée le 28 avril 2017).

4

 LEMMENS, Kateri, « Pile et face : l’essai littéraire, pensée et création », dans David Bélanger, Cassie Bérard et Benoît Doyon-Gosselin [dir.], Portrait de l’artiste en intellectuel. Enjeux, dangers, questionnements, Montréal, Nota Bene, 2015, p. 245.

5

FOUCAULT, Michel, « Conversazione con Michel Foucault », entretien avec D. Trombadori, Il Contributo, 4e année, no 1, janvier-mars 1980, p. 23-84 ; repris dans Michel Foucault, Dits et écrits II. 1976-1988, Paris, Gallimard (Quarto), 2001, p. 860-914.

6

RIENDEAU, Pascal, Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, Québec, Nota Bene, coll. « Littérature(s) », 2012, p. 11.

7

MARCEL, Jean, Pensées, passions et proses, Montréal, l’Hexagone, 1992, p. 342. Cité par Pascal Riendeau dans Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 35.

8

RIENDEAU, Pascal, Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 60.

9

DRUIDE INFORMATIQUE, « Prospection », dans Dictionnaire de définitions d’Antidote 9, version 4.1, 2016 [logiciel].

10

MORODER, Giorgio, « monologue sur la pièce Giorgio By Moroder », dans DAFT PUNK, Random Access Memory, Paris/New York, Daft Life/Columbia, 2013 [album musical].

11

BARTHES, Roland, Mythologies, Paris, Points (Essais), [1957] 2010, p. 10.

12

LANGLET, Irène, « Théories du roman et théories de l’essai au XXe siècle », dans Gilles PHILIPPE [dir.], Récits de la pensée. Études sur le roman et l’essai, Paris, Sedes, 2000, p. 49. Citée par Pascal Riendeau, dans Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 19.

13

RIENDEAU, Pascal, Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 19-20.

14

WARNER, Michael, The Trouble with Normal: Sex, Politics, and the Ethics of Queer Life, New York, Free Press, 1999, p. 35-36.

15

HALPERIN, David, Saint Foucault: Towards a Gay Hagiography, New York, Oxford University Press, 1995, p. 62.

16

COHEN, Cathy J., « Punks, Bulldaggers, and Welfare Queens », GLQ, vol. 3, 1997, p. 438. Je traduis.

17

BASTIEN, Francis, « L’appétit des longues marches. L’essai comme lieu de recréation et de formation », dans Chambre claire : l’essai en question, 17 juin 2016, [en ligne]. http://chambreclaire.org/texte/lappetit-des-longues-marches-lessai-comme... (Page consultée le 14 octobre 2016).

18

RIENDEAU, Pascal Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 37.

19

RIENDEAU, Pascal Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 37.

20

RIENDEAU, Pascal Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 37.

21

Notamment dans un article à paraître intitulé « Quelques réflexions situées (et engagées) sur la recherche-création et son financement à l’université » (dans un ouvrage collectif dirigé par Sophie Stévance et Serge Lacasse, à la suite des premiers États généraux sur la recherche-création, tenus à l’Université Laval en 2016).

22

RIENDEAU, Pascal Méditation et vision de l’essai. Roland Barthes, Milan Kundera et Jacques Brault, p. 61.

23

BASTIEN, Francis, « L’appétit des longues marches. L’essai comme lieu de recréation et de formation ».

24

BERG, Maggie et Barbara K. SEEBER, The Slow Professor. Challenging the Culture of Speed in the Academy, Toronto, University of Toronto Press, 2016.

25

LEMMENS, Kateri, « Tu dois changer ta vie : réflexions sur la portée éthique et politique de la littérature », dans Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial, 2011, [en ligne]. http://www.cegep-rimouski.qc.ca/apefc/wp- content/uploads/2013/01/KateriLemmens2.pdf (Page consultée le 28 janvier 2013).

26

Dans la communication « Pour continuer d’exister. Quelques propositions pour une université de la pensée », au colloque sur Bill Readings à l’ACFAS de 2016.

27

bell hooks, Teaching to Transgress. Education as the Practice of Freedom, New York et London, Routledge, 1994.

28

DOTY, Alexander, Making Things Perfectly Queer. Interpreting Mass Culture, Minneapolis et London, University of Minnesota Press, 1993, p. 104.

29

DOTY, Alexander, Making Things Perfectly Queer. Interpreting Mass Culture. Je traduis.

30

DOTY, Alexander, Making Things Perfectly Queer. Interpreting Mass Culture. Je traduis.

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