Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Kitsune. Enterrer ses [ ] – 29 juillet 2015

29/07/15

Écrit par Kateri Lemmens

On dit que les animaux, lorsqu’ils meurent, vont se cacher dans des endroits si isolés  que personne ne peut les trouver […] Est-ce que la mort est pour l’animal une honte  qu’il cherche à cacher ou une fête dont il est l’unique invité ? Combien de petits animaux ne voit-on pas mourir à côté de l’éléphant, mais l’éléphant, à l’ombre de qui meurt-il (1)?…

Stig Dagerman

 

J’ai enterré la renarde. J’ai laissé mes bottes pleines de terre sur la galerie, et un sentier de terre dans la maison.

 

 

J’avais décidé qu’elle était ma renarde. La mienne. Mon secret. Rousse dans l’herbe verte depuis le printemps. Son territoire recoupait une portion du mien, juste en bas de la première colline qui marque vraiment le début des Appalaches après la plaine plate du Saint-Laurent. J’avais décidé qu’elle était la mienne la fois où, après avoir trottiné un long moment devant la voiture, elle s’était assise sur la route près du ponceau. Je l’avais montrée du doigt à la petite fille, émerveillée, qui n’en avait jamais vu de si près et qui s’était exclamée : « oh, on dirait un fennec! ». J’avais trouvé ça étrange et beau (et j’avais pensé à Vickie Gendreau).

Elles m’émeuvent toujours, ces apparitions fugaces de renards, de cerfs ou de coyotes, ces effleurements entre les mondes où je me sens appartenir à une dimension tellement plus grande que moi et où je ressens le désir de me faufiler dans le ventre secret de la vie – là où tout bat, apparaît et disparaît.

 

 

La première fois, quand j’ai tenté de prendre la petite renarde couchée sur le bord de la route (elle était à peine plus grosse qu’un chat), j’ai tiré sur sa queue pour essayer de la mettre dans un grand sac plastique, mais il ne m’est resté qu’une poignée de poils blancs dans la main.

Elle était morte cette nuit, et même si elle était encore belle, tellement belle qu’on voudrait s’en faire une peluche à défaut de la ressusciter, la chaleur moite accélérait sa décomposition. Elle commençait à gonfler, il y avait au moins une vingtaine de mouches qui la colonisaient. Ça me dégoûte, ça me met en furie. Est-ce que tout va vraiment être sale, moche, laid jusqu’au bout? C’est tellement stupide, fantasque, en plus, d’enterrer un animal sauvage. Prends-là avec une pelle pis lance-là dans le bois d’où elle vient, elle s’en fout, elle, d’être enterrée ou mangée par les corneilles, les vautours et les vers, comme dans la vidéo de décomposition de renard de Hurt de Nine Inch Nails que j’avais vu live, hypnotisée, un soir de novembre dans une autre vie. Est morte. Est sauvage, pis est morte maintenant. Stupide. Sa faute. Animaux idiots. Pis morts. Et c’est également idiot d’enterrer un animal sauvage en putréfaction. 

J’ai senti la chape de plomb du grand découragement neurasthénique sur mes épaules. Je repensais à la touffe de poils dans ma main.

Je suis ça, aussi, une fille fantasque qui enterre une renarde parce que c’est la sienne, parce qu’elle l’a apprivoisée du regard sans jamais cesser d'être sauvage, parce que parfois, c’est ça, être juste dans sa vie, dans la vie - soigner, enterrer. Que pour tous les imbéciles qui pensent que le pouvoir de l’argent leur donne le droit de tirer à bout portant sur un animal symbole – juste parce qu’ils peuvent se payer le divertissement de tuer un lion ou une girafe ou un éléphant, de prendre de la vie, de prendre une vie exceptionnelle, celle d’un être qui semble nous dire que le wilderness existe encore, et de s’en faire un trophée – , il y a aussi l’exact contraire. Le contraire du pouvoir, le contraire de l’argent, le contraire du bang bang bling-bling juste pour se montrer du doigt au milieu de la foule qui est revenue cent fois de tout.

Et je sais qu'elle ne serait jamais venue mourir là, exposée au milieu de la route.

J’ai mis mes bottes de travail à caps d’acier. J’ai enfilé du linge sale. Du linge de bois. Je suis descendue dans la forêt avec la grosse pelle trop pesante pour moi. J’ai creusé le trou, vraiment profond, avec ma rage et ma fureur. Ma colère de fille trash contre la vie qui n’est pas comme je voudrais, juste au moment où je voudrais tellement. Ma colère infantile mal refoulée. Ma colère d’idiote sentimentale qui aimerait tellement ne pas s’attacher, mais ne pas s’attacher c’est mourir maintenant dans la vie – et  je veux encore être vivante. Ma colère de femme qui va quand même faire ce qu’il faut même si tout est sale, puant, gâché – même  si elle a juste envie de baisser les bras, de tout laisser tomber.

Je n’ai pas mangé. On est retourné chercher la renarde, on l’a fait glisser dans le drap bleu ciel. On l’a ramenée dans le coffre de la voiture. Puis, on l’a jetée dans le trou du cimetière  d’animaux. Avec Vieux Chien. Garçon (bébé chien). Valentin Diroux. La forêt sauvage pour ma renarde sauvage. Même pas besoin de fleurs : cette forêt-là d’épinettes de Norvège est parsemée de monotropa uniflora. Des fleurs cadavériques qui poussent sans soleil ni chlorophylle au milieu des aiguilles roussies. Des mariées fantômes. C’est un endroit paisible, ce coin de la forêt – sombre, frais, bercé par le chant du ruisseau. Je l’envie presque.

 

 

La mythologie et le folklore japonais regorgent d’histoires de kitsune, ces esprits renards qui prennent une forme humaine, notamment celle de femmes aux traits fins, aux pommettes relevées et qui deviennent des amantes, des épouses qui portent des enfants qui héritent de leurs pouvoirs magiques. Pourtant, femmes, amantes, mères, les kitsune ne cessent jamais, non plus, d’être renards. Esprits vulpins qui prennent possession d’humains et leur confèrent, par exemple, le pouvoir de lire. Au Japon, les renards sont associés à la déesse kami Inari dont ils sont les messagers. Les kitsune ont même un village sanctuaire (Zao Kitsune Mura), un village peuplé de renards.

 

 

« Ono, un habitant de Mino (selon une ancienne légende japonaise de 545 après J.-C.), passait son temps à songer à son idéal de beauté féminine. Il la rencontra un soir sur une vaste lande et l'épousa. Au même moment où elle donna naissance à leur fils, le chien d'Ono donna naissance à un chiot qui, en grandissant, devint de plus en plus hostile à la dame de la lande. Elle pria son mari de le tuer, mais il refusa. Au final, un jour, le chien l'attaqua si furieusement qu'elle perdit courage, reprit sa forme vulpine, sauta la clôture et s'enfuit. « Tu es peut-être un renard », appela Ono, « mais tu es la mère de mon fils et je t'aime. Reviens quand tu veux ; tu seras toujours la bienvenue. » Ainsi, chaque soir, elle revint et dormit dans ses bras. »

Parce que la renarde revient à son mari chaque nuit comme une femme et qu'elle part chaque matin comme un renard, elle est appelée kitsune. En japonais classique, kitsu-ne signifie vient et dort, et ki-tsune signifie toujours vient (2).
 

 

Je voudrais que toutes les douleurs passent vite.

Qu’elles ne laissent pas de vide.

Ne pas savoir qu’enterrer, c’est mourir-avec, mourir-à. Espoirs. Amours. Le possible du temps. Qu’il faut mourir souvent pour continuer.

Que je ne la verrai plus, rousse dans l’herbe verte. Que la forêt va refermer sur elle-même, opaque, silencieuse.

 

 

 

que faut-il d’éblouissement

pour s’abattre sur le chemin du retour

et pour quelle métamorphose

pour quelle maison

s’enrouler autour du point noir de la douleur

brûler la joie des feux de paille
 

je t'assure

c’était si beau

fuguer

tes doigts dans ma toison claire mêlés à mon pelage roux

nos cérémonies de phosphorescences brèves

— entière, aux éclipses, entière et nue

 

on dit

tout passe

mais tout est revenu

quand j’ai serré les dents

en me rendant à la lune gibbeuse aux odeurs fourragères au cœur des triangles d’été

 

 

 

 

Écrit par Kateri Lemmens

1

Stig Dagerman, dans UEBERSCHLAG, Georges,  « L'homme qui va bientôt mourir », Stig Dagerman ou l'innocence préservée, 2005, p. 295. On peut aussi lire la traduction de Philippe Bouquet ici.

2

« Kitsune », dans Wikipedia, [en ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kitsune (Page consultée le 25 août 2015). « Inari », dans Wikipedia, [en ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Inari_%28divinit%C3%A9_japonaise%29 (Page consultée le 25 août 2015). Les informations et citations des deux derniers paragraphes proviennent de ces deux articles.

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