Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

La poésie du lieu : « Le secret de la lumière » de James Wright

11/11/16

Écrit par James Galvin

« Si tu ne sais pas où tu es, tu ne sais pas qui tu es », affirmait Wendell Berry – une riche demi-vérité qui, bien que discutable, nous donne un aperçu précieux de pourquoi un poète voudrait ancrer un poème en un lieu précis. « Écris sur ce que tu connais », répète le professeur de création littéraire. Mais écrire sur ce qu’on connaît serait presque aussi ennuyeux qu’écrire sur quelque chose dont on ne sait rien du tout. Plus ennuyeux. L’idée, alors, semble être d’écrire sur ce qu’on ne connait pas à propos de ce qu’on connait, ce qui nous amène en un territoire suffisamment compliqué et incertain pour être approprié à la poésie. La capacité négative (Negative capability), dit Keats, survient « quand un homme est capable d’être dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans chercher obstinément les faits et la raison. » La capacité négative implique également, comme dit Eliot, « une continuelle extinction de la personnalité » qui est l’autre moitié de l’assomption de Wendell Berry, cette moitié qui explique pourquoi un poète choisirait d’écrire une poésie de lieu. Eliot poursuit, « seulement ceux qui ont une personnalité et des émotions savent ce que signifie s’échapper de ces choses-là. »

Ainsi le poète du lieu se situe lui-même dans le lieu de manière à s’y perdre. La poésie du lieu est en vérité une poésie de déplacement et d’autoannihilation. Le poète remplace le moi par la situation, se retournant, ni plus ni moins, comme la doublure d’un vêtement, de sorte que le centre de « savoir qui tu es » devient la circonférence de l'incertitude. Le poème comme locus reflète cette dynamique, puisqu’il s’agit d’un lieu mesuré, possiblement avec des strophes (des chambres), qui a une capacité infinie de contenir tout ce qui lui est extérieur, incluant le poète. Avoir une identité veut dire être seul. La solitude est l’anxiété qui nous oblige à nous identifier à un autre ou à l’altérité. À disparaître dans un lieu. À l’empathie.

James Wright a autant de noms de lieux dans ses poèmes que n’importe qui auquel je peux penser : le hamac de William Duffy sur Pine Island au Minnesota (3), juste à côté de l’autoroute vers Rochester au Minnesota, en dehors de Fargo au Dakota du Nord, etc. Le poète, souvent perdu et seul, veut se trouver lui-même en un lieu, en partie, je crois, de peur de se perdre lui-même (non par autoannihilation, mais par apitoiement sur lui-même) mais aussi en raison d’un sens plus profond de la solitude. Aussi, je pense que le désir d’affirmer être en un lieu réel trahit un désir d’obtenir la permission de se livrer à une sorte de magie yeatsienne telle qu’émerger d’un corps et soudain fleurir. À long terme, ça ne fonctionne pas. La magie qui fonctionne est dans les poèmes comme « En réponse à une rumeur selon laquelle le plus vieux bordel de Wheeling, Virginie de l’Ouest, a été condamné » (4), où le poète ne prétend pas être réellement à Wheeling, Virginie de l’Ouest, et « Sur la tombe du meurtrier exécuté », où le poète admet ne pas être sur la tombe, et admet, à sa propre défaite, honte et sentiment d’exil. James Wright est un poète tragique, pas un poète élégiaque. Dans ses premiers poèmes, il est à son meilleur lorsqu’il admet être exilé d’un lieu, comme l’Ohio de sa jeunesse, et qu’il ne peut échapper à la personnalité et aux émotions.

Vers la fin de sa vie, James Wright, ironiquement, trouve un foyer et une sorte de connaissance de soi et de bien-être, malgré sa proximité avec la mort, dans un exil volontaire en Italie, d’où il n’est pas natif et où, dès lors, jusqu’à un certain point, il ne sait pas où il est. Mais l’exil est un sens du lieu qu’il connait intimement. Plusieurs de ces poèmes sont des poèmes en prose, plusieurs prennent place près des rivières, plusieurs prennent place à midi, quand le temps semble s’arrêter, ne laissant qu’un lieu, et plusieurs de ces poèmes habitent le moment de leur propre composition. Ils sont des descriptions autoannihilées d’environnements immédiats, et ils présentent un remarquable sentiment d’aise par rapport à l’incertitude.

Un de ces poèmes est « Le secret de la lumière » (5). Il commence avec une mention familière d’être seul, mais au lieu d’une revendication de la solitude, le poète dit : « je suis assis, satisfait et seul », un changement majeur de méthode par rapport aux premières œuvres. Dans une prose complètement nue, le poète nous dit qu’il est assis sur un banc dans un petit parc près du Palazzo Scaligere à Vérone. La dénomination familière du lieu, ici, cependant, n’est pas la même que pour le hamac et la ferme de William Duffy, où il s’agissait d’une manière de revendiquer, entre autres choses, la permission de dire « le crottin des chevaux de l’an dernier / flamboie en pierres dorées. » Vraiment ? Les chevaux de l’an dernier ? Des pierres dorées flamboyantes ? C’est un des poèmes les plus célèbres de Wright, mais je n’y crois pas. Dans « Le secret de la lumière », il n’y a pas de recherche obstinée de la magie. Il y a plutôt une description honnêtement incertaine : « entrevoyant les brumes […] comme elles se déplacent et se dissipent ».

Il y a de nombreux parallèles tracés dans la composition de ce poème. Le premier et sans doute le plus évident, bien qu’implicite, est entre les rivières Adige et Ohio, la différence pour le poète étant que l’Adige est libre du poids de sa biographie. Les remparts au-dessus de la rivière ont depuis longtemps survécu à la violence et à la mort qui les ont placés là. Ce sont des reliques. Ils appartiennent à l’éternité, au-delà du conflit.

La rivière est personnifiée, « restaurée en son corps bien fait », avant que nous soyons introduits à la « femme saisissante » qui est l’image de la rivière et engendre le poème. Elle est assise directement devant le poète, de telle sorte qu’elle se fait son miroir d’une certaine manière tandis qu’il tente de la décrire. Sa tentative commence par un orgueil un peu confus au sujet d'un « diamant parfaitement taillé » qu'un bijoutier (un autre parallèle avec le poète) étudie pendant des années alors qu’il se bat pour atteindre l’« équilibre nécessaire entre le courage et l’habilité » pour fendre la pierre et révéler sa lumière intérieure. Alors que le poète se débat pour atteindre un tel équilibre, la femme se lève de son banc et disparaît. Le poète « ne la reverra jamais ». Il la suit dans une Vérone invisible comme Keats suivait son rossignol : seulement dans son imagination. Il l’imagine qu’elle rencontre son amant (le substitut du poète), et, avec empathie, leur souhaite le bonheur. Le poète reste où il est et imagine la femme déposer une « parfaite [comme le diamant] et pleine aurore italienne dans [ses] mains. »

Wright dit : « le vide même du banc de parc juste devant le mien est ce qui me rend heureux. » Il a accepté le fait que la femme l’ait quitté, lui et son poème, et qu’elle ait réintégré la vie, ce que le poète ne peut faire, ayant atteint un point où il peut sincèrement prier, comme Yeats le fait devant les sages représentés parmi les mosaïques d’or d’un mur, pour « Consumer mon cœur, au loin; malade de désir/ Et attaché à un animal mourant/ Il ne sait pas ce qu’il est; et recueille moi/ Dans l’artifice de l’éternité. » Il est « surpris de découvrir qu’[il] n’a pas peur. »

Wright fait mention du visage de l’amant, puis du sien. Le vent de l’Adige qui bat au-delà de la femme désormais invisible atteint le poète, « assez heureux pour s’asseoir seul sur ce banc de parc. » Et maintenant la lumière dans les cheveux de la femme, la lumière à l’intérieur du dimant, la lumière à l’intérieur du corps de l’amant, et la lumière de la rivière Adige, toutes convergent à l’intérieur du poète et le poussent à déclarer que lui et la rivière ne sont « un secret pour personne. »

L’accomplissement de l’unité avec la nature dans les poèmes (ou dans la vie, d’ailleurs) est, la plupart du temps, faux. Un échec sincère à cet égard est beaucoup plus convaincant. « Le secret de la lumière », cependant, commence et se termine par la solitude en un lieu étranger, et le poète est « surpris » (le mot revient deux fois) de se trouver heureux « en plein vol pendant une fraction […] de seconde. » Le poème effectue la « continuelle extinction du moi » d’Eliot, et le poète est récompensé par ce sentiment rare de bien-être et d’unité de la sensibilité qui est si souvent recherché en poésie et presque jamais réalisé.

 

 

 

 Écrit par James Galvin

1

La Chambre claire tient à exprimer sa profonde gratitude à l’égard de James Galvin et de l’Academy of American Poets de nous avoir accordé l’autorisation de traduire et de diffuser l’essai « The Poetry of Place: James Wright’s “The Secret of Light” ». On pourra trouver l’essai original de James Galvin à l’adresse suivante : https://www.poets.org/poetsorg/text/poetry-place-james-wrights-secret-light. Cet essai est paru dans le numéro 36 d'American Poet, la revue biannuelle de l'Academy of American Poets.

2

Traduction (texte original et citations) réalisée par Francis Bastien, avec l’aide de Kateri Lemmens.

3

En référence au poème « Lying in a Hammock at William Duffy’s Farm in Pine Island, Minnesota » de James Wright, que l'on pourra consulter ici : https://www.poetryfoundation.org/poems-and-poets/poems/detail/47735.

4

On pourra consulter le poème « In Response to a Rumor That the Oldest Whorehouse in Wheeling, West Virginia Has Been Condemned » de James Wright ici : https://www.poetryfoundation.org/poems-and-poets/poems/detail/47734.

5

Les vers cités par James Galvin sont tirés du poème « The secret of light » de James Wright, que l'on pourra consulter ici : https://www.poets.org/poetsorg/poem/secret-light.

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