Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Le devoir d'hospitalité

04/11/15

Écrit par Yvon Rivard, avec la collaboration de Mélissa Grégoire, «Avant-propos» par Kateri Lemmens

Avant-propos (par Kateri Lemmens)

 

Fremd bin ich eingezogen,
 Fremd zieh’ ich wieder aus. / Étranger je suis venu, Étranger je repars.

Wilhem Müller

 

Ainsi s’ouvre le Winterreise (1), le fabuleux cycle de lieder du Voyage d’hiver composé par Franz Schubert en 1827, peu de temps avant sa mort, à partir de poèmes de Wilhem Müller. Le cycle raconte une désertion et une traversée et nous rappelle la donne fondamentale de notre condition : notre finitude, notre mortalité, notre fondamentale étrangeté. « Le devoir d’hospitalité » de Mélissa Grégoire et d’Yvon Rivard, rédigé à l’occasion de la soirée Le refuge est un droit le 25 septembre 2015 (organisé par la TCRI), porte une parole engagée, tissée à même les événements de l’automne 2015. Néanmoins, ce propos sur l’hospitalité dépasse les circonstances qui lui confèrent son urgence. Elle s’ancre au cœur d’un propos plus large, qui nous concerne tous et qui empreigne l’œuvre d’Yvon Rivard : « l’hospitalité est plus ou moins une répétition anticipée de la mort, une façon d'établir avec le grand dépaysement une relation de confiance ». En un sens, il en va de l’ethos même de la littérature, comme le soulignait déjà Yvon Rivard dans son essai Une idée simple : « [la] littérature ne s’intéresse pas d’abord à des ethnies, des peuples ou des religions, mais à des êtres humains dont les titres et les avoirs ne peuvent rien contre l’énigme quotidienne de la vie et de la mort, elle voit surtout des êtres obligés de s’accommoder de leur statut d’exilés sur terre, condamnés à transiger avec l’inconnu, et qui cherchent auprès des autres humains un peu de réconfort (2). »  À lui seul, ainsi, cet essai nous pose des questions essentielles, fondamentales dont la plus urgente pourrait se lire ainsi : et s’il nous appartenait de rendre ce monde moins étranger, de le traverser, moins étranger, de le quitter un jour un peu plus confiants, sachant qu’il peut aussi accueillir et protéger ?

 


 

Le devoir d’hospitalité (par Yvon Rivard avec la collaboration de Mélissa Grégoire)

« À quelque chose malheur est bon ». Si ce proverbe dit vrai – et nous l’espérons –, à quoi peut bien servir le malheur qui frappe présentement ces milliers d’innocents chassés de leur pays, quel « bien » peut sortir de la crise des réfugiés ? La première réponse est sans doute qu’elle a réussi à nous émouvoir ainsi qu’une bonne partie de l’Europe, nous qui sommes si habitués à l’intolérable que c’est souvent la seule chose que nous tolérons, nous qui consommons quotidiennement la violence subie par les autres aux quatre coins de l’univers sans que cela nous empêche de dormir. Au contraire, cela nous aide même parfois à nous endormir dans le confort et l’indifférence : nous nous disons, comme le personnage d’Yvon Deschamps, « on est donc chanceux, nous autres, de ne pas être de même ». Qui se souvient aujourd’hui du massacre de Gaza, l’été dernier, par l’armée israélienne, qui se souciait au cours des dernières années des millions de Syriens assassinés par un gouvernement soutenu par Moscou, avec des armes venues, entre autres, du Canada ? Quelques spécialistes des affaires internationales et quelques bonnes âmes dont on disait qu’elles ne comprenaient rien à la complexité de l’économie et de la géopolitique.

Or, voici que nous arrivent des images d’un bambin échoué sur une plage et de milliers de gens quittant tout, à la recherche d’un lieu où dormir sans crainte d’être tués, et pendant quelques instants on ne se demande plus qui ils sont (des Syriens, des Irakiens, des Kurdes, des sunnites ou des chiites), on ne se demande plus qui les a chassés de leur pays (l’armée, les rebelles ou les intégristes). Non, on ne voit que des êtres humains partis à la recherche d’autres humains capables de les reconnaître comme des êtres humains qui ont droit à une petite place sur cette Terre, qui ont le droit de travailler, de manger, de boire, de se laver et de dormir, qui ont besoin de croire qu’ils peuvent aller sans crainte vers d’autres humains. Le malheur des réfugiés, dépouillés de tout, presque aussi nus qu’à leur naissance, toute leur vie tenant dans un sac à dos, nous remet en face de notre condition humaine : nous sommes des étrangers sur la Terre, qui réussissons à apprivoiser cette étrangeté, à s’en faire une maison, un pays avec l’aide de ces autres étrangers que sont nos parents, nos amis, nos compatriotes. Le malheur des réfugiés nous rappelle que nous sommes tous des réfugiés, que nous ne pourrions vivre sans un sol sous nos pieds, sans un toit au-dessus de nos têtes, sans une communauté autour de nous qui nous protège de l’inconnu, qui donne à l’inconnu un visage humain.

La crise des réfugiés met à l’épreuve ce qu’il y a de plus profond et d’essentiel dans toute culture, dans ce qui préserve l’humain de la barbarie. Et ce qui est commun à toutes les cultures, c’est le devoir d’hospitalité, qui assure l’échange nécessaire entre tous les êtres, mais aussi entre le connu et l’inconnu, entre cette vie ici-bas et l’autre dont on ne sait rien. Voilà pourquoi dans toutes les traditions, ce sont les dieux qui nous envoient les étrangers, les mendiants, les réfugiés (« Les mendiants, les étrangers viennent de Zeus » (Homère)), pour que nous apprenions à nous ouvrir à l’inconnu, dont nous venons et auquel nous retournerons ; ce sont les dieux qui se cachent dans ceux qui nous demandent l’asile de sorte que, sans le savoir, lorsque nous accueillons les étrangers dans notre maison, dans notre pays, dans notre cœur, ce sont eux, les étrangers, qui d’une certaine manière nous accueillent, eux qui nous tirent hors de nous-mêmes, qui nous apprennent à passer dans l’inconnu. C’est pourquoi le mot « hôte » signifie à la fois celui qui donne l’hospitalité et celui qui la reçoit.

Le devoir d’hospitalité est au centre de la tradition chrétienne, dans laquelle notre culture s’enracine, qu’on le reconnaisse ou non. Le Christ dit : « […] j’étais un étranger, et vous m’avez recueilli (3). » Et, du coup, l’hôte, sans même le savoir, vient de se trouver un point de chute : il sera accueilli un jour par celui qu’il a recueilli, comme saint Julien L’Hospitalier, plus communément appelé saint Julien le Pauvre, qu’on retrouve dans un vitrail de la cathédrale Notre-Dame de Rouen et qui a inspiré Flaubert.

Lorsqu’il était jeune, Julien n’était pas encore un saint, encore moins un pauvre, puisqu’il était issu d’une famille illustre. C’était un chasseur qui attaquait sauvagement et indistinctement tous les animaux qu’il croisait (les oiseaux, les ours, les cerfs, les biches, etc.), non pas pour se nourrir, mais pour le simple plaisir de tuer, de jouir des convulsions des bêtes qui agonisent et d’éprouver ainsi sa supériorité. Disons qu’il n’était pas très différent de toutes ces puissances qui pillent aujourd’hui les ressources de la planète, pas très différent de tous ces êtres qui défendent leurs privilèges par la force ou qui obéissent aveuglément à tous ces dirigeants immoraux qui protègent leurs frontières et leurs capitaux pour ne pas voir le visage de tous ceux et celles qu’ils exploitent depuis toujours.

 Un jour, le destin piège notre chasseur et l’amène à assassiner ses propres parents qu’il prend pour des étrangers introduits dans sa maison. À partir de cet instant, où il perd ce qui lui était cher, Julien prend conscience que le meurtre de ses parents n’est pas un hasard, que cette faute s’enracine dans la violence du chasseur qu’il était, et que cette violence s’enracine dans la cruelle indifférence du riche. Il quitte alors son château et, après avoir traversé un désert, il atteint une grande rivière célèbre pour ses nombreuses victimes. Julien s’y établit et devient un passeur, un bon passeur, qui veille à la sûreté des voyageurs et des pèlerins sans rien leur demander en retour. Des années plus tard, par un soir de grande tempête, Julien entend un homme qui, de la rive opposée, l’appelle en gémissant. Traverser la rivière à ce moment, c’est de la folie, et puis cet inconnu est peut-être un brigand, quelqu’un de dangereux, un terroriste ! Julien s’embarque, au péril de sa vie, brave des eaux aussi noires et déchaînées que celles qui engloutissent aujourd’hui sous nos yeux des centaines de réfugiés. Il prend l’inconnu dans sa barque et l’accueille dans sa cabane. Il découvre alors que l’inconnu est couvert d’une lèpre qui le défigure, son odeur est insupportable et même le feu de la cheminée ne peut le réchauffer. Julien l’étend dans son propre lit, il se presse contre lui pour le réchauffer. Bientôt le moribond revient à la vie, tout son être irradie d’une vive lumière qui inonde Julien. Le corps de l’inconnu ne cesse de grandir, « [il] grandissait, il grandissait, écrit Flaubert, touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. Le toit s’envola, le firmament se déployait ; – et Julien monta vers les espaces bleus face à face avec Notre-Seigneur Jésus qui l’emportait dans le ciel. Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier telle à peu près qu’on la trouve, sur un vitrail d’église, dans mon pays (4). »

 Que faire d’une telle légende, si on n’a pas tué ses parents, si on ne vit pas près de la Méditerranée et si on n’est pas croyant ? Qu’avons-nous de commun avec ce Julien ? Peut-être beaucoup plus qu’on ne le croit : comme lui, nous sommes nés au bon moment et au bon endroit, ce qui insensiblement nous coupe du reste du monde, érige entre nous et le reste du monde des frontières imperméables ; comme lui, notre premier mouvement devant l’étranger en est un de peur ; comme lui, nous ne voyons pas notre propre mort dans ceux qui meurent loin de nous, nous ne nous reconnaissons pas dans ceux qui meurent comme des bêtes parce qu’ils se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment. Peut-être que nous n’aurons jamais besoin de nous réfugier dans un autre pays, mais il est certain que nous mourrons et que la seule façon de mourir sans être chassés de cette vie, ce sera de ne pas mourir seuls, d’être accompagnés dans la mort par des êtres que nous ne connaissons pas et qui nous aident à mourir, ou par des êtres que nous aurons aidés pendant notre vie et qui nous aurons ainsi aidés à sortir de nous-mêmes en nous demandant de les accueillir en nous et chez nous, physiquement et moralement. L’hospitalité est plus ou moins une répétition anticipée de la mort, une façon d'établir avec le grand dépaysement une relation de confiance 

Pour ne pas agir, certains évoquent des raisons de sécurité, d’autres font des distinctions entre réfugiés politiques et réfugiés économiques, mais toutes ces nuances de fonctionnaires et de politiciens ne devraient pas nous faire oublier que personne ne peut être en sécurité s’il se fait complice du massacre des innocents, et que personne ne peut être libre sans un minimum de ressources qui assurent sa subsistance. Bernanos est-il un réfugié politique ou un réfugié économique quand il quitte la France de Vichy, pour pouvoir penser et écrire librement, et qu’il s’installe là où la vie coûte moins cher à Majorque, au Brésil, en Tunisie, pour pouvoir y faire vivre sa famille de sept enfants ? Voici ce qu’il écrit lorsqu’il est au Brésil :

 

Je suis content d’avoir si mal bâti ma vie qu’on peut y entrer comme dans un moulin. […] je ne regrette pas d’avoir fait tant de chemin à travers la mer puisque j’ai trouvé en ce pays, sinon la maison de mes rêves, du moins celle qui ressemble le mieux à ma vie, une maison faite pour ma vie. Les portes n’y ont pas de serrures, les fenêtres pas de vitres, les chambres pas de plafond […]. Pour une maison ouverte, on peut dire de cette maison qu’elle est ouverte ! Elle s’ouvre sur un pays lui-même ouvert […]. Vient à nous qui veut, par le chemin qu’il veut, les vachers en haillons […], les Bayanais couleur de vieux cuir, les nègres errants couleur de poussière […]. Nous sommes dans les mains du passant, à sa merci […]. Nous sommes dans les mains du passant comme dans les mains de Dieu (5).

 

Une maison ouverte sur un pays ouvert. Bel exemple de la réciprocité du devoir qui fait de nous des êtres humains : un étranger accueille dans sa maison les habitants du pays qui l’a accueilli.

 

Écrit par Yvon Rivard, avec la collaboration de Mélissa Grégoire 

1

« Winterreise », dans Wikipedia, [en ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Winterreise (Page consultée le 4 novembre 2015).

2

RIVARD, Yvon, Une idée simple, Montréal, Boréal, 2010, p.77.

3

Matthieu, 25, 35.

4

FLAUBERT, Gustave, Trois contes, Paris, Flammarion, 1986, p. 108.

5

BERNANOS, Georges, Les enfants humiliés, Paris, Gallimard, 1949, p. 209-211.

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