Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

L'éclaircie de la prose. Notes de lecture sur L'âme littéraire d'Étienne Beaulieu

10/10/15

Écrit par Francis Bastien (Université du Québec à Rimouski)

L’essai est en un mot la mise en forme de la vie de la conscience et de sa tentative de sortir d’elle-même pour toucher du « dur », c’est-à-dire quelque chose qui ne passe pas ou qui n’est pas aussi fuyant que tout ce qui se présente à l’homme sur Terre. Que ceux qui ont peur des grands mots aillent se coucher, car j’ajouterai pour ma part qu’en regard de tout ceci, l’essai est l’âme même de la littérature. Et une fois parti, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Je dirai donc que l’essai est la forme même de l’âme en pensant soudainement à Augustin, à l’histoire de sa conversion dans les Confessions. Seul l’essai peut produire cette ouverture maintenue de la vie de l’âme (1).    

                  Étienne Beaulieu

 

 

 

L’histoire du roman, de ce qu’il représente et de ses ardents défenseurs (Milan Kundera au premier plan) semble avoir depuis un bon moment atteint un point de non-retour. Au-delà, quelque chose d’essentiel s’effrite, s’épuise, nous manque cruellement. Étienne Beaulieu nomme ici l’âme, n’ayant pas peur de saisir ce mot usé « comme on ramasse un caillou lavé et poli par la mer (2) ». Le recueil, contenant des articles publiés sur plusieurs années dans divers contextes, acquiert ainsi une nouvelle direction, un objectif polémique : rappeler où se trouvent le centre et la justification de la prose littéraire.

Le roman s’est éloigné de ce centre. L’idéologie romanesque (car c’est elle, avec tout son attirail théorique, et non les romanciers, qu’attaque Étienne Beaulieu) se complait dans l’univers du multiple et de l’incertain, du doute systématique. Elle témoigne de l’empêtrement du sujet dans une confusion dénuée d’ancrages comme de raison d’être. Étienne Beaulieu critique l’erreur de Kundera qui voyait dans le roman, son humour et son perspectivisme, une forme de « compensation à l’oubli de l’être dénoncé par Heidegger (3) ». Au contraire, le roman, qui refuse par principe toute forme de transcendance, met en scène la noyade volontaire de la pensée dans la quotidienneté la plus dense, bourdonnante de contradictions dont le réseau inextricable recouvre tout sans rien laisser être : « le roman, en un mot, est le genre littéraire même de l’oubli de l’Être (4) ».

Dans un monde déjà désenchanté, le rire moqueur du relativisme et la liberté absolue n’allument que des feux de paille agaçants et n’ont plus le pouvoir d’inspirer autre chose que le nihilisme sous toutes ses formes. Ainsi, la prolifération du roman ne révèle plus différentes manières d’habiter le monde, mais multiplie les moyens de s’en méfier et de glisser à sa surface.

Dans ce contexte, tenir ouvert un espace pour la prose devient une tâche aussi urgente que de ne pas oublier de respirer. La deuxième moitié du livre d’Étienne Beaulieu se consacre à des auteurs qui se rapprochent justement, par la profondeur de leur prose, de l’essayisme d’un Musil ou d’un Proust, de ces « penseurs égarés dans le monde du roman (5) » qui n’ont jamais cédé à la doctrine romanesque : Virginia Woolf, Peter Handke, Fernando Pessoa, Hermann Broch, Joseph Joubert. Il est aussi question de Rainer Maria Rilke, de cette pauvreté qui « est l’autre nom du Réel » et dont la prose doit faire l’expérience pour retrouver le dépouillement des « choses parmi les choses (6)  ».

Or cette autre écriture, le plus souvent piégée dans la grande insomnie moderne, semble ne pouvoir (re)commencer que par une sorte de fatigue, telle que l’auteur la lit chez Handke et Woolf. Une saine et profonde « fatigue de recommencement du monde (7) » qui suivrait du regard « le parcours de ses formes réelles (8) », ayant fait taire son propre bruit et l’agitation insomniaque qui caractérise le roman. Il s’agit du « contraire d’une révélation (9) » : il n’y a plus que les choses mêmes, immédiatement concrètes, pour apparaître au regard qui ne leur demande plus rien, simultanément à bout et recommençant. Ce phénomène de monstration advient par le langage, mais aussi, paradoxalement, par l’aveu d’échec et la déprise du langage (10). Il y a un peu de ce moment précis du souffle où l’expiration devient inspiration dans une telle fatigue (phénomène qui inspira le titre du recueil Renverse du souffle à Paul Celan).

La prose comme mise en forme de l’âme opère à un tel niveau. Dénuée de la quincaillerie psychologique et des personnages-pantins (11), elle repose dans ce « calme ontologique (12) » qui nous parait de plus en plus difficile à atteindre. Il ne faut toutefois pas confondre ce calme avec un autre, un sentiment qui serait l’inverse de l’angoisse, par exemple. La prose rompt avec la frénésie actuelle des formes et des actes qui, elle, donnent une fausse impression de sécurité et de vitalité. Par son pouvoir renouvelé de captation, sa « possibilité préservée d’une émanation immatérielle logée au cœur des choses les plus simples (13) », cette prose me rappelle un des espoirs de Celan :

 

Fadensonnen
über der grauschwarzen Ödnis.
Ein baum-
hoher Gedanke
greift sich den Lichtton : es sind
noch Lieder zu singen jenseits
der Menschen.

Soleils-filaments
sur le désert gris-noir.
Une pensée à hauteur
d’arbre
attrape le son de lumière : il y a
encore des chants à chanter au-delà
des hommes
(14).

 

L'âme littéraire se résumerait bien par ce poème. Le livre ne s’engage pas seulement dans une querelle de genres, mais avant tout dans une réflexion sur notre époque, ses fissures, son besoin criant d’œuvres qui, au lieu de détruire le silence, dit Handke, « renforcent le silence (15) ». J’en retiens, au-delà de l’érudition et de l’herméneutique, un plaidoyer pour la clairière qu’ouvre l’écriture lorsque agir et esprit, d’une seule voix, brisent l’aliénation du tout-se-vaut pour retrouver, peut-être à bout de souffle, cette « prière naturelle de l’esprit » qu’est l’attention (Malebranche) (16). Cette aspiration n’implique aucunement de sortir du monde pour s’évader dans l’idéalité ou l’absolu. Comme le disait Heidegger, la vérité (entendue comme « dévoilement », à partir du grec alètheia) demeure un évènement du monde, au monde, que seul l’humain peut rendre possible, auquel seul notre ouverture à l’être peut fournir le site de son déploiement. La prose participe de cette éclaircie, ou ne fait ni œuvre d’art ni œuvre de pensée.

 

 

Écrit par Francis Bastien (Université du Québec à Rimouski)

1

BEAULIEU, Étienne, L’âme littéraire, Montréal, Nota Bene, 2014, p. 28.

2

BEAULIEU, Étienne, p. 6.

3

BEAULIEU, Étienne, p. 53.

4

BEAULIEU, Étienne, p. 55.

5

BEAULIEU, Étienne, p. 10.

6

BEAULIEU, Étienne, p. 137.

7

BEAULIEU, Étienne, p. 153.

8

BEAULIEU, Étienne,p. 161.

9

BEAULIEU, Étienne, p. 159.

10

BEAULIEU, Étienne, p. 168-170.

11

BEAULIEU, Étienne, p. 196.

12

BEAULIEU, Étienne, p. 29. 

13

BEAULIEU, Étienne, p. 17.

14

CELAN, Paul, Renverse du souffle, Paris, Seuil, 2003, p. 38-39.

15

BEAULIEU, Étienne, p. 165.

16

MALEBRANCHE, Nicolas, Œuvres, vol. 2, Paris, Gallimard, 1992, p. 351.

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