Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Lexique Warren

01/01/17

Écrit par Francis Bastien et Anthony Lacroix

Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut pas faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. (1)

Franz Kafka


Concentration
 : « Écrire sera toujours une eau qui monte, un amour si grand qu’il cherche des canaux pour diviser ses forces également (2) », dit Louise Warren dans son essai Apparitions. Inventaire de l’atelier. Mais l’eau a besoin d’un contenant vide, c’est-à-dire vidé, épuisé, dont l’amour a fui dans les fissures ou s’est évaporé. Longtemps flotter dans ce creux d’ennui, de fatigue, prépare quelque chose comme une germination, une organisation de la conscience. Un réseau se forme entre ce qu’on appelle soi et ce qu’on appelle les objets, jusqu’à ce que le besoin de les diviser en « objets » disparaisse de lui-même. Ces canaux agrandissent l’espace intime, l’étanchéifient. Alors peut circuler l’énergie qui « rend plus vif, conscient (3) ». Ce phénomène s’appelle la concentration.

Comme tout ce qui est vivant, cet espace contredit la loi d’entropie. L’étendre aux choses revient à faire de chaque théière, chaque plante en pot, crayon, vitre, rivage, un acteur vivant et une surface sensible de l’écriture, où le désordre ne peut plus nous envahir.

Ces ancrages et abris permettent de composer avec le chaos. Ils offrent d’autres peaux, pour capter, pour donner forme. Ainsi « l’objet augmente la conscience (4) ».

Un être clos sur lui-même ne peut pas se concentrer. Il finirait noyé.

Écoute : L’écriture tend l’oreille, se voue à l’attention, comme le psychothérapeute prend soin de la parole de l’autre qui se tient devant lui et se livre en confiance. Il y a une justesse dans cette rencontre fragile, secourable.

Apporter son aide, c’est-à-dire, avant tout, son écoute. À travers le langage s’ébauche une interprétation des signes de la vie intérieure, comme on lit dans les feuilles de thé.

Alberto Giacometti : Chez la poète et le sculpteur-peintre, la démarche de la soustraction répond au même besoin d’intensité (5). Besoin de se protéger de la dispersion immense des choses, pour ne pas se perdre dans l’accumulation, le trop, la grande tôle grise de la mer.

L’œuvre devient plutôt lac, doit être lac. Surface propre au reflet, eau contenue. Car il s’agit aussi de suffire à la tâche.

Dans la Pomme sur un buffet (1937), Giacometti montre que l’étonnement associé à la perception d’une pomme suffit. La pomme seule, posée sur un meuble dégagé, en bois massif, ouvre un lieu à part entière où se rassemblent la force de gravité, l’intensité de la chute, la tension de rester pourtant immobile. À la manière des personnages filiformes de bronze, on dirait qu’elle vient de tomber du ciel, qu’elle a déjà de profondes racines (6).

Sculpter le texte crée un espace, permet de renoncer à l’inessentiel qui l’obscurcit. Alors « le présent prend toute la place, les forces se ramifient (7) ».

Sous-bois : Travail de composition : mettre une pierre au jour en arrachant les herbes, c’est lui donner la parole. Dégager un passage entre la solitude et le langage.

Fragment : « Le jardin est une méthode. (8) »

Dessaisissement : Ce n’est pas un abandon ni un contrôle sur soi-même. L’écriture demande autre chose. Encore de la concentration, pour rester ouvert, pour accueillir le ravissement d’être ébranlé, soudain, par l’inconnu. Cela ne se provoque pas. L’auteure ne se laisse pas aller. Sa dérive est tout autre, elle explore le domaine du rêve et, plutôt que de s’emparer des choses, des êtres et des lieux, elle les approche et se laisse toucher par eux.

« Ce que produit le dessaisissement nous échappe entièrement (9) », car cet état créateur consiste précisément à laisser la chance au texte d’advenir, d’altérer nos habitudes et notre connaissance de nous-mêmes.

Essai : La « trilogie des archives » pourrait contenir tous les autres essais de Louise Warren. Archives du lac, archives flottantes, ne sont que des manières différentes d’exprimer ce besoin d’ancrage au milieu des eaux qui montent, habitant l’auteure depuis toujours.

L’essai permet de mieux comprendre que le réel ne se limite pas à l’étage des pilotis et au ciment des fondations. Flotter agrandit le réel en y ajoutant le possible – ses bifurcations qui surpassent la volonté. Sans ce mouvement, ce ressac comme une respiration, il n’y aurait pas d’écoute véritable. Pas de rencontre ou de création.

Dans l’essai, matériau jamais achevé, constante tentative, les questions soulevées par la poésie peuvent enfin être vues de pied en cap et approfondies. Un autre chemin croise celui de la poésie sans jamais s’y imposer ni chercher à l’expliquer par systèmes ou concepts. On y arrive à mieux se connaître, se définir, du même geste de découverte qui redéfinit les mots.

Dans tous les journaux d’artistes, carnets, notes, témoignages d’ateliers griffonnés ou recueillis, on retrouve cette recherche suivant pas à pas le travail créateur. Entre ces pages confidentielles, il est permis d’échouer, d’apprendre par la liberté plutôt que par l’Œuvre.

La pensée, dans l’essai, n’est plus ce poids qui augmente ou l’accumulation d’énigmes irrésolues dans une tête solitaire : elle devient une grâce. Une puissance qui libère en dénouant des fils, des obligations, une forme trop claire étouffant le désir.

Les fragments sont un moyen de faire surgir ce trop-plein, en prenant le risque d’exposer la pensée à l’air libre, où la dérive devient son mouvement naturel.

Eau : Pour qu'il y ait création, il doit y avoir fleuve, lac, courant. Il suffit qu'une voix lance l'appel de l'eau pour que vienne la poésie (10). Écrire avec l'eau, accepter l'inattendu, se laisser emporter par le torrent de l'imaginaire, ce mouvement diluvien qui bouleverse, qui reconfigure la géographie intérieure du poète.

Une fois l’écriture apaisée, remontent à la surface les souvenirs, flottent les mots et les choses, dans la lumière.

Deuil : Faire du deuil une « substance » de la création, affirmer le lien entre notre vie et celle, éteinte, d’un autre. Son prolongement dans l’art, plus vivant que dans le seul souvenir, car il possède la résistance de la forme.

Donner forme signifie résister à la mort. À son travail de décomposition, d’effacement, de simplification des êtres en images, puis des images en apparitions fantomatiques, glissant du fond de la mémoire.

L’art permet ainsi d’interpréter la souffrance en lui inventant un visage (11). Il procède, par transfiguration, à ce que Georges Didi-Huberman, suivant Aby Warburg, décrivait comme la « survivance » des images, qui bat comme les ailes d’une phalène (12). L’image dans le texte, sorte d’urne pour recueillir, « brûle de la mémoire, c’est-à-dire qu’elle brûle encore, lors même qu’elle n’est que cendre : façon de dire son essentielle vocation à la survivance, au malgré tout. (13) »

Archives : Par le collage, la recherche, la composition, l’écriture rejoint la stratification essentielle de la poésie, que les essais cartographient.

La mémoire et la conservation touchent à la thermocline du poème, la frontière confuse de la profondeur cachée, habitée d’autres courants étranges. Dans la mémoire et l’inventaire, il y a aussi ces mouvements de transformation. Cette circulation intérieure faisant remonter à la surface les sédiments du sens.

L’essai : un filet pour capturer, voir, comprendre, cataloguer ces alluvions.

Objets : Les objets sont une entrée et une sortie vers un monde du langage ; un monde de souvenirs intangibles, de poésie matérielle. Un objet ne prend sa teneur dans le monde que si nous le nommons dans le bon langage. En prononçant le bon mot, nous rendons à l’objet sa matière, sa forme. Tous les objets ont leur propre langue : « Le latin, langue de la magie, l'anglais, celle du secret, et le français, celle des objets usuels, du verre de lait, des cartes et des livres. (14) »

Le chemin se fait à l'inverse quand il s'agit d'écriture. L’interaction avec l'objet guide l'écriture. Nous procédons aux mêmes tâches pour déboiser un sous-bois et retravailler un texte, en « nettoyant tout autour des pierres (15) » nous apprenons à dévoiler des haïkus.

Souvenir : Tintement des soucoupes et des tasses dans les mains des femmes rassemblées dans le salon de sa mère. Tout respire la joie, la rencontre, l’extraordinaire. Le premier contact avec le monde de la littérature.

Montaigne : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage (16) ». Dans la forme de cette œuvre, la poète trouve la confirmation de sa démarche d’essayiste. Un genre hospitalier, parcouru d’images qui cherchent à capter une expérience de soi-même. À mille lieues des études académiques.

Espace : La création est un lieu qui s’ouvre. Nous ouvre. Un espace intime laissant passer les images. Qui fait rétrécir les murs.

L’écrivain ne s'inspire pas du monde qui l'entoure pour écrire, il entre en résonance avec ce qu'il a au plus profond de son être.

L’écrivain se fait le récepteur et l'émetteur de tous les battements du monde, de toutes ses forces et de tous ses effacements (17). L'écriture devient alors le prolongement de l'espace, une chambre réservée juste pour soi, « une chambre toute simple, chaude comme un jour d'été, avec un lit, une table, une fenêtre, quelques livres et ce serait sans doute encore trop (18) », car il faut la contenir entre les lignes, les objets et les mots.

Visite d’un monastère : Le sceau de la tranquillité monastique marque le travail récent de Louise Warren. L’auteure retrouve dans le silence propre au milieu de vie des religieux le silence de l’écriture. La proximité des objets, dans les alcôves. Un tel lieu, où règne l’écoute, permet l’apparition de pensées qui auraient pu ne jamais voir le jour. Le trésor du rien : une clairière pour écrire.

Transparence : La fenêtre ne fait pas que donner à voir le monde, elle l’encadre. Le fragmente. Paroi transparente, mais paroi toujours, la fenêtre maintient une distance propre à scruter les profondeurs, les détails, le chatoiement des couleurs. D’une certaine manière, délimiter le visible revient à le ralentir. N’en rien perdre.

Silence : Ces dernières années, l’essai prend de plus en plus de place dans les publications de Louise Warren. À l’aboutissement d’une longue démarche de questionnement du monde par les poèmes, les fragments, si présents dans les derniers écrits, témoignent d’une incorporation de la poésie à l’intérieur de l’essai.

La poésie se dirige vers le silence, mais demeure agissante dans la réflexion des images, dans chaque sculpture de mots dont on doit prendre soin.

Cet exercice de l’accompagnement engendre un calme. Le temps se fragmente et, enfin, chaque instant, flottant sous nos yeux comme un don, ouvre la possibilité de bien faire. Ce silence habitant désormais l’essai offre le temps d’apporter une aide, ne serait-ce qu’à cela qui, chez l’autre, l’objet, le souvenir, s'efforce d'apparaître. Il n’y a pas de paix plus vivante, plus forte.

 

 

 

 

 Écrit par Francis Bastien et Anthony Lacroix (19)

1

WARREN, Louise, Interroger l’intensité, Montréal, Typo, 2009, p. 76.

2

WARREN, Louise, Apparitions. Inventaire de l’atelier, Québec, Nota Bene, 2012, p. 60.

3

WARREN, Louise, Apparitions. Inventaire de l’atelier, Québec, Nota Bene, 2012, p. 38.

4

WARREN, Louise, Apparitions. Inventaire de l’atelier, Québec, Nota Bene, 2012, p. 16.

5

WARREN, Louise, Interroger l’intensité, Montréal, Typo, 2009, p. 36-37.

6

WARREN, Louise, Interroger l’intensité, Montréal, Typo, 2009, p. 27.

7

WARREN, Louise, Apparitions. Inventaire de l’atelier, Québec, Nota Bene, 2012, p. 38.

8

WARREN, Louise, Apparitions. Inventaire de l’atelier, Québec, Nota Bene, 2012, p. 69.

9

WARREN, Louise, Interroger l’intensité, Montréal, Typo, 2009, p. 76.

10

WARREN, Louise, Objets du monde. Archives du vivant, Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 86.

11

WARREN, Louise, La forme et le deuil. Archives du lac, Montréal, l’Hexagone, 2008, p. 170.

12

DIDI-HUBERMAN, Georges, Phalènes. Essai sur l’apparition II, Paris, Les Éditions de Minuit, 2013, p. 9.

13

DIDI-HUBERMAN, Georges, Phalènes. Essai sur l’apparition II, Paris, Les Éditions de Minuit, 2013, p. 370-371.

14

WARREN, Louise, Objets du monde. Archives du vivant, Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 62.

15

WARREN, Louise, Objets du monde. Archives du vivant, Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 57.

16

MONTAIGNE, Essais, III, 2.

17

WARREN, Louise, Objets du monde. Archives du vivant, Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 31.

18

WARREN, Louise, Objets du monde. Archives du vivant, Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 59.

19

La Chambre claire tient à exprimer sa profonde gratitude à l’égard de Louise Warren, dont la conférence et l’entrevue du 16 mars 2016 réalisée à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) par Guillaume Dufour Morin, Camille Deslauriers (que nous remercions au passage pour sa précieuse collaboration) et Kateri Lemmens fut à l’origine de ce projet de lexique. Les propos recueillis à cette occasion ont servi de point de départ à la recherche pour ensuite être reformulés et interprétés librement lors de la rédaction du lexique. Nous remercions également l’UNEQ et son programme « Parlez-moi d’une langue ! » (https://www.uneq.qc.ca/services/programmes-de-rencontres/parlez-moi-dune-langue/) pour avoir rendu possible cette rencontre.

20

Image de présentation : GOLTER, Folkter, dans Superfamous, [en ligne], http://superfamous.com/ (Page consultée le 8 janvier 2017). 

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