Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

mon nom est nord (et nulle part ailleurs)

21/02/16

Écrit par Kateri Lemmens

 

C'est mon plus beau sport du monde. Ontologiquement nordique et pauvre. Sincère. Surtout comme ça, en mode back country, sans piste, sans ornières, sans ligne. Juste soi, le territoire, la neige comme un défi. La possibilité de tracer le chemin. Pas de neige artificielle. Personne pour te remonter. Personne pour te définir par le prix du suit que tu portes. Tu peux être habillée comme la chienne à Jacques. Te traîner dans la neige mouillée qui ressemble au printemps avec tes vieux skis fluos autrichiens (c'est rare, quand même, de posséder un objet qui a été fabriqué en Autriche). C'est un sport puissant aussi, qui implique tout le corps, et où tu peux vraiment ressentir un dépassement, de toi et de tout. Plus que la seule augmentation prodigieuse des endorphines plasmatiques, mais avec elle, c'est le paysage sans doute, parce que l'effort et le dépassement adviennent en douceur.

Je me suis coupée du travail (toujours là). Je suis descendue dans la vallée. J'ai traversé les quatre forêts. Une pinède. Une érablière. Une cédraie mixte. La forêt d'épinettes de Norvège. Chaque forêt agit comme un filtre. Change les couleurs, même l'hiver.

Dans l'érablière, j'ai levé une perdrix. Dans la cédraie, une assemblée de mésanges. Au moins une vingtaine. Invisibles. Rieuses.

Dans la vallée, je passe près des restes de peau d'une biche démembrée par les coyotes, tuée ailleurs et trainée là par les coyotes. L'hiver c'est la mort, toujours déjà là, qui attend. Dans la vallée, j'ai senti le vent. Soudain. Net. Qui te dit que le temps va changer. Qui appelle le froid. Qui te dit que toi aussi tu vas changer.

Et puis toutes les pistes. Lièvres, renards, cerfs, coyotes. Prisonniers ou passagers du même temps que moi. Traversant la vie et l'hiver, si on y arrive. S'effleurant presque à la surface de la vie. Je ne le touche que dans le déséquilibre, eux, morts, moi vivante.

J'ai repensé au poème « Le principe d’incertitude » de James Galvin. Mon poème préféré en ce moment. Intraduisible parce qu'il implique l'idée de « trouver son vrai nord » et sur la différentiation entre le nord géodésique et le nord magnétique. Trouver son vrai nord signifie qu'on trouve vraiment le sens de sa vie. Qu'on sort de l'inadéquation. La coïncidence que je cherche tellement tout le temps sans la trouver. 

La poème tout entier tourne autour de cette idée d'un « nord vrai ». Quand on l'atteint, l'idée devient libre. 

Lequel de tes nords était vrai? demande James Galvin, que je paraphrase ici. Où t'es-tu perdu? Pour quoi es-tu en train de mourir?

Finding your true north. C'est un idiome qui me fascine (je ne l'ai compris ni avec Galvin ni avec Huston, mais bien avec Bad Religion). En français, on perd le nord, comme on perd la carte, mais on ne trouve pas son vrai nord.

Galvin a compris quelque chose que je veux comprendre et qui m'échappe dès que j'essaie.

Quand je le lis, je comprends. J'entre. Je suis là. Je lis. Je trouve. L'idée devient libre.

Comme en ski de fond nordique. Seule, glisser et disparaître dans le paysage, dans le blanc. Doucement, dans le mouvement, avec l'effort devenu force. 

Écrit par Kateri Lemmens

 

 

Nulle part ailleurs.

 

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