Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Never Let Me Go

03/04/16

Écrit par Kateri Lemmens

 Mercredi presque le soir presque le printemps, la route, la radio, la lueur toujours poignante de la fin du jour sur le cours du fleuve. À la hauteur de Trois-Pistoles, un jeune pianiste, Guillaume Martineau, parle de Bill Evans avec Stanley Péan. Des voicings. De sa proximité avec les impressionnistes, Debussy, Ravel. Il voulait faire entendre « Never Let Me Go », avoue-t-il, mais la pièce était trop longue pour être diffusée à la radio... Ce soir-là, bon soldat, et parce que Bill Evans est là depuis quelques mois, je cherche la pièce dans le fouillis pathétique de tumblr. Sans trouver. Ce que je trouve, c'est un poème : « Bill Evans Plays "Never Let Me Go"  » d'Alan Feldman. Ces cinq notes qui, en cinq syllabes, disent quatre mots, cinq en français : « ne me laisse jamais partir » (1).

Le lendemain matin, j'écoute « Never Let Me Go » interprété par Bill Evans. En fait, je réécoute « Never Let Me Go », que je connaissais sans le savoir, mais avec une attention différente, éveillée par les propos d'un jeune pianiste, éveillée par la poésie de Feldman (et, peut-être aussi, parce que toute la journée a été poésie et don avec Louise Warren). La poésie me fait réentendre la musique. Son phrasé. Les mots dans les notes. Ce qu'ils appellent, ce qu'elles épellent. Dans un émerveillement et en suscitant cette pointe d'envie envers la musique qui peut, elle, demander « garde-moi », qui peut, elle, dire « ne me laisse jamais partir ».

 

«Never Let Me Go, dit le piano,
puis les cinq syllabes sont répétées
un peu plus bas, peut-être plus tristement,
ou avec plus d'acceptation que cette plainte
est vaine, sans fin, mais c'est la plainte
de l'amour à jamais, peu importe le reste qui change,
et les cinq notes sonnent toujours différemment
comme l'amant trouve toujours
de nouvelles manières de poser l'insoluble question.
Le piano fait une pause pour y réfléchir
tout au long du clavier, comme s'il était libre
d'aller prendre une marche n’importe où, loin de
ces cinq notes, mais non, il a marché
vers elles. Never Let Me Go,
dit-il, joyeusement, tendrement, sans reproche,
comme s'il savait que le dire est sa véritable vocation.» 

Alan Feldman (2)

 

 

 

 

 

 

Écrit par Kateri Lemmens

1

FELDMAN, Alan, « Bill Evans Plays “Never Let Me Go" », [en ligne], http://www.poetryfoundation.org/poetrymagazine/browse/179/2#!/20605475/0. 

2

Reproduit et traduit avec l'aimable autorisation d'Alan Feldman. Remarque : une première version de cet essai ne comportait que les trois premiers vers « Ne me laisse jamais partir, / dit [le piano], joyeusement, tendrement, sans reproche, / comme s'il savait que le dire est sa véritable vocation. » Mais comme ça me semblait insuffisant, incomplet, j'ai réécrit à Alan Feldman pour lui demander si je pouvais traduire et reproduire l'entièreté du poème (et, tout aussi gentiment que la première fois, il accepte).

 

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