Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Notes de lecture – Fanfreluche Duras vs les ennemis du tiède. Correspondance autour de Lettres crues de Bertrand Laverdure et de Pierre Samson

24/05/16

Écrit par Guillaume Dufour Morin et Philippe Drouin

 

 

Date : 6 février 2016
Objet : Défense et illustration de « nos désirs sans détours »

Philippe,

Il faut bien l’avouer, c’est sur un coup de tête que nous avons convenu d’entretenir cette correspondance autour de Lettres crues de Bertrand Laverdure et Pierre Samson (1) ; une occasion unique pour nous ausculter…

Mais que cherchons-nous à faire, qu’est-ce qui se poursuit d’une correspondance à l’autre, de ce « théâtre épistolaire de la littérature » à notre petit théâtre d’observation ? Ces bicéphales notes de lecture, j’ose les placer sous le même couvert que Lettres crues : il s’agit rien de moins que de mettre en œuvre « un art confidentiel » (2), un art de la confidence.

Pas que j’aie nécessairement un besoin de confidence, Philippe, mais un besoin de saisissement. Tout, sauf l’ennui ; c’est ce qu’offre un échange d’exception, c’est ce qu’offrent ces Lettres crues, confidences qui ont tout de cette prose d’idées plongeant dans l’essai littéraire, recueil de courriels qui retourne profond nos costumes de « Spiderman » (3) pour démasquer la vie littéraire et son expérience personnelle par nos deux écrivains. Et puisque nous avons choisi de correspondre sur notre expérience de lecture, c’est que nous ne sommes pas là pour nous faire chier ; je te soupçonne déjà de trouver indispensable, en matière de réflexion littéraire, de t’extirper pour de bon, et pas n’importe comment : avec « cette vitalité, ce festin latin, cette liberté de ton, et surtout, cette audace personnelle » (4), présents dans l’écriture de ces Lettres crues.

Je crois que Bertrand Laverdure a vu juste lorsqu’il écrit à Pierre Samson qu’ils se sont reconnus, « frères dangereux, danseurs suaves, éjaculateurs méritoires, écrivains vivants, furieusement vivants » (5). Le refus de se faire chier afin de « devenir un parfait ennemi du tiède » (6), d’oser affirmer nos grands désirs : « il s’agit d’écrire en vivant, d’écrire le vivant en restant vivant » (7). Le refus de mourir d’ennui sans détours (8), c’est la leçon éthique d’un art littéraire mis en œuvre par ces auteurs, qui plongent, par la forme épistolaire, dans la confidence croquée sur le vif, « théâtre » ou « spectacle de variété » qui a davantage à voir avec l’essai, dans ce qu’il a de plus secret, de plus intime, de plus personnel. Se prêter au jeu de la confidence ; sans doute est-ce ce qui fait dire à Bertrand Laverdure que, « par l’entremise de cette correspondance à mains nues […], j’ai pris le parti de ne pas fuir l’arène et de poser un acte franc » (9).

Parce que si Bertrand Laverdure et Pierre Samson procèdent à leur dépouillement par la confidence directe, ce « lent strip-tease » (10), cette mise à nu (11), est indissociable d’une réflexion sur l’expérience littéraire de ceux qui jouent un duo « afin de lire, écrire, transmettre, dans l’instant, à la volée, sans chapiteau ni filet, [leur] expérience d’écrivain en 2011 » (12). Cette activité secrète, capturée, est révélée sans aucune autre révélation que la chose elle-même, sans faux-semblants : « écrire, c’est apprendre à se donner aux autres, jusqu’au sacrifice ultime […] Se donner aux autres, c’est avouer que nous sommes vulnérables, naïfs […] c’est accepter qu’ils nous déchirent également, qu’ils partent avec une de nos idées » (13). Comme pour nous, comme pour Bertrand Laverdure et Pierre Samson, apprendre à lire, apprendre écrire, ce sera toujours, comme l’auront dit Deleuze et Guattari – d’ailleurs cités par Samson –, « apprendre à se multiplier » (14). Demeure, dans l’échange impudique, dans le défouloir ardent d’intelligence, avec l’expression d’une vulnérabilité, un abandon de sa confiance à son confident et à un traitement réciproque (15), devenir-ami de l’écriture.

Révéler les dessous, les corps morts, toutes ces petites choses composant, subrepticement, les écrivains et les lecteurs que nous sommes. Comme le mettent en œuvre Bertrand Laverdure et Pierre Samson dans leurs Lettres crues, en écrivant « avec nous-mêmes » et « contre nous-mêmes », l’essai trouve sa place dans le dialogue confidentiel de l’écrit, avec une relation intime dans laquelle la confiance et la vulnérabilité sont partagées dans une intensité : « oui, voilà l’essentiel, il s’agit d’abord et avant tout de jouissance, d’éjaculat dans le sens le plus noble du terme » (16).

En définitive, on dira : « je me suis surtout amusé » (17).

Philippe, voilà ma petite défense et illustration de « nos désirs sans détours », ou que j’espère tiens. C’est quelque chose comme une métaconfidence…

Amitiés,

Guillaume

 

 

Date : 12 février 2016
Objet : Alceste et Philinte

Cher Guillaume,

Je t’avouerai que mon kick pour les lettres de Bertrand Laverdure et Pierre Samson vient du souffle. Leur foutu souffle comme une réponse jouissive à la médiocrité ambiante.

Dans Lettres crues, la page encaisse. À satiété. D’un côté, nous avons Bertrand, l’affable, l’idéaliste, l’émotif; et de l’autre, Pierre, le metteur de bombes, l’éternel dissident. À eux deux ils rappellent la relation entre Alceste et Philinte dans Le misanthrope. Laverdure publie souvent, organise des lectures publiques, se comparant même à un histrion, alors que Samson sanctionne le système, jouit, se retire, dans une verve caustique et grinçante : « Non, non et non. Tu te trompes, mon cher Zorro plus vite que sa cape » (18). Ce qui est ouverture pour l’un demeure souvent consensuel pour l’autre. Bertrand aime, Pierre suspecte tout.

Car la page encaisse, bien sûr. Elle demeure avant tout un espace criant de liberté. Et non de vérités. Cette correspondance, qui se veut « à mains nues, cartes sur table, sans entracte ni discours congelé » (19), prend racine sur un fond rabelaisien où l’écriture s’avère « l’épanchement d’un pus » (20), où « écrire, c’est du cul. De la lutte porno dans la boue. De la sodomie en jumpsuit léopard. Un gang-bang au stade olympique ou au Casino de Montréal » (21).

Parce que l’important dans l’entreprise est de repousser les limites, coûte que coûte, gagnant ainsi le plus de latitude possible, tout en restant dans la marge. S’éloigner des lieux communs, cultiver les échanges abrupts, périlleux. Pierre est sans compromis. Il n’hésite pas à écorcher des « monuments », comme VLB ou Laferrière, à s’indigner de la vacuité qui règne au Québec –  le portrait de Fanfreluche Duras, ou encore le compte rendu d’un hommage à Madeleine Gagnon, sont à hurler de rire.

Il en va de ces envolées cinglantes, ce sport de contact. Chacun résiste, comme tu l’écris aussi bien que Deleuze, en se multipliant. Rien ne capitule. Au contraire, tout s’enflamme à la manière du zona, s’épanche, devient vivant, jusqu’à ce que chacun existe et coexiste, royalement, les poings tendus, la parole courant à guilledou vers son point de fuite, entre ironie et abyme.

C’est un essai cru, certes, merveilleusement planté dans la chambre barométrique de notre époque où les idées sont de plus en plus réduites au plus petit dénominateur commun, où penser est une menace, où l’écrivain ne peut plus être intellectuel (pour vendre du moins). Lettres crues est en ce sens un acte de résistance, un combat peut-être vain – un jeu, une lubie ? – (l’augustinisme de Pierre va-t-il déteindre sur Bertrand ?), mais au moins tenté et foudroyant.

Philippe

 

 

Date : 14 février
Objet : Nous, constellés, désarmés

Cher Philippe,

L’hommage à Madeleine Gagnon, impossible pour moi également de ne pas me tordre de rire : je m’y reconnais dans la posture de l’ironique et sans pitié Pierre, devant cette scène de trop commune mesure. Je ne sais pas pour toi, Philippe, mais j’y vois dans cette confidence écrite une critique de ce que j’exècre en matière d’art, de réflexion et de vie : l’absurdité du consensus ritournellé ad nauseam autour du médiocre qui atteint des dimensions métaphysiques – et à ce moment, la honte à ma dignité humaine surgit, la honte que nous proclamons le relativisme absolu, tant le manque d’audace, de volonté et jugement esthétique est devenu synonyme de la vacuité du tout alors que tout reste à faire, sauf à agoniser bêtement en applaudissant notre propre aveuglément devant la kitschisation de nos vies, quasi abdiqués de nos possibles créateurs…

(Lorsque ça arrive, je me dis que le monde va trop mal pour faire sans : « c’est créer ou mourir » (22)).

Pour les âmes constellées que nous sommes – ces âmes distantes, animaux humains un peu perdus aux confins de la forêt des signes de Rancière (23) –, ce rire qui surgit du spectacle de l’anecdote  (24), c’est au moins, je l’espère, quelque chose qui dépasse l’amertume de la conversation de bas étage. Quelque chose qui cultive la libéralité de la réflexion sur la création au travers de la conversation intime ; quelque chose qui, tu l’as dit, existe et coexiste, qui nous rapproche (l’essai, comme la confidence ou le théâtre, sera dans la multiplicité des voix ou ne sera pas).

Si Bertrand Laverdure et Pierre Samson vont, dans Lettres crues, de la confidence à l’anecdote, en passant par la chronique, la critique et autres récits en tous genres pour faire de cet échange au final un essai épistolaire, ce processus de transgression des genres littéraires procède d’un anti-systémisme tel que témoigner de soi résulte d’un désarmement de sordides défenses, de vernis d’amour-propre, de faux-semblants et autres censures mortifères. Dans le face-à-face, ce « sport de combat », dans l’échange d’idées soutenues par une écriture aux formes sensibles, qui préfère son propre ordre au politically correct, nous ne sommes pas sans égard pour son prochain ; les armes – l’écriture littéraire – luttent pour un dépouillement des âmes, qui se désâment corps et âme.

Crument, il s’agit de (se) laisser vivre sans se faire avoir par qui l’on tient par les couilles – ou les ovaires –, les yeux plantés dans les blancs des yeux. Se montrer que nous pouvons espérer trouver un ami pour résister au poisseux consensus (25). Parce que constellés, nous le sommes autant que Bertrand Laverdure et Pierre Samson ; nous tentons d’éviter « le piège de l’indéfinitude » (26). La beauté du rire cinglant, un rire au couteau qui désarme avec l’affection de la lucidité fraternelle : sortir en dehors de que l’on croit son soi, forcé, par son confident, à se désâmer.

Philippe, c’est ce que je nous souhaite.

Guillaume

 

 

Date : 18 février 2016
Objet : Le sport de l’écriture

Cher constellé,

Henri Michaux a écrit qu’« un écrivain est un homme qui sait garder le contact, qui reste joint à son trouble, à sa région vicieuse jamais apaisée. Elle le porte. » (27) De ce point de vue, Laverdure et Samson sont des vrais. Ils entrent en combat coûte que coûte, se constellent, nous forçant à nous consteller (merci de le rappeler, car j’aime bien le mot), non en poétisant et surpoétisant et sursurpoétisant, mais en cinglant – bang, un bon coup de poing sur la gueule : « Un écrivain de ce type [radical] tente de démontrer par tous les moyens que la vie est en soi une épreuve extrême. » (28), écrit Bertrand.

C’est ce que j’appelle ici le sport de l’écriture.

Ce sport extrême qui oblige l’esseulé (ou l’âmé, le désâmé) à se traîner jusqu’à son bureau, qui le condamne à ne pas concevoir le monde tel qu’il lui est présenté, à ne pas l’accepter tel qu’il est – « Écrire, c’est nier la vie telle qu’elle nous est imposée » (29) –, et qui le confronte superbement, jour après jour, à la joie, au mépris, à la pauvreté (Pierre répète qu’écrire une heure pour la télévision équivaut presque à une bourse d’écrivain du CAC ou du CALQ (30)). À « pourquoi écrire ? », nous pourrions répondre, en refermant l’essai : pour tout, rien, quelque chose. « Écrire comme si ça en valait la peine ; comme s’il y avait un lecteur qui ne s’en crissait pas ; comme si, surtout, en faisant avancer – même mal – l’art de la narration, je contribuais à garder la civilisation en mouvement. Sinon, elle s’irait s’écraser en tournoyant au bout de sa course comme un vieux pneu déjanté » (31), beugle Pierre.

Donc, écrire. Désécrire. Mésécrire. Pour dire oui. Pour dire non. Pour dire fuck ! Pour être vivant.

Car Laurel et Hardy ont beau se battre, s’égosiller, ils en reviennent toujours à ce par quoi ils transgressent – la littérature – sans pour autant en faire un atavisme, une tautologie : « Écrire, c’est claquer des portes : pas par là ni par là. Par là donc. » (32). Or que maintenant, la principale préoccupation soit le livre – dans son acception la plus commune – ; les deux lurons se définissant non comme des êtres solitaires, retranchés dans un symbolisme suppléant à la brutalité d’un monde ordurier, mais comme des témoins obligés de leur temps, les pousse à reconsidérer l’essentiel de leur tâche : celle d’être les professionnels de l’imaginaire. Accueillons hic et nunc ce lyrisme qui, même sous le sceau de la confidence, transcende les facéties du moi !

Obama a dit dans l’un de ses premiers discours que « l’avenir n’appartient pas à ceux qui massent des armées sur un champ de bataille ou qui enterrent des missiles ; l’avenir appartient aux jeunes qui seront armés d’une éducation et d’une imagination créatrice. Telle est la source de la puissance en ce siècle ».

C’est ce que je nous souhaite aussi, cher Guillaume.

Philippe

 

 

Écrit par Guillaume Dufour Morin et Philippe Drouin

1

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, Lettres crues. Théâtre épistolaire de la littérature à l’époque des médias sociaux, Montréal, La Mèche, 2012.

2

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 237.

3

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 6.

4

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 9.

5

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 46.

6

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 109.

7

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 46.

8

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 193-195.

9

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 44.

10

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 37.

11

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 369.

12

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 17.

13

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 80-81.

14

DELEUZE, Gilles et Félix GUATTARI dans LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 82.

15

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 10-12.

16

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 43.

17

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 362.

18

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 86.

19

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 44.

20

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 25.

21

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 89.

22

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 25.

23

RANCIÈRE, Jacques, « Le spectateur émancipé », dans Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 16

24

Ce fameux rire qui survient, le plus souvent, en réponse à une confidence indisciplinée, dans un appartement au cours d’une soirée bien arrosée, en bonne compagnie…

25

Par un idéalisme naïf fini, peut-être ? Il demeure qu’il m’apparaît important d’espérer mieux plutôt que de tenter de cacher des cadavres ambulants ; et s’il faut médire en espace clos afin de se nourrir d'un soupçon d’utopie, alors je suis de la partie. Puisque dans cet « art de la confidence » que pratiquent nos deux épistoliers, je soupçonne une conception de la littérature comme « art du louvoiement, de la sournoiserie, voire de la subreption » (LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 88).

26

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 12.

27

MICHAUX, Henri, Passages, Paris, Gallimard, 1998, p. 96.

28

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 301.

29

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 373.

30

Ces bourses sont de 25 000 $, au maximum.

31

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 51.

32

LAVERDURE, Bertrand et Pierre SAMSON, p. 373.

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