Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Portes (carnet, cahier, registre, interface) – Avril-mai 2015

26/05/15

Écrit par Kateri Lemmens

Désir

Approcher le lien, tendu comme un fil de soie, entre l’écriture et la vie. Esquisser, même un seul instant, la vie secrète de plantes (1), des étoiles, des forêts, des montagnes et des nuages. Retourner l’écriture vers le lieu où elle se pense. Tracer un carrefour dans un espace qui n’existe pas.

 

Portes (choisir ses dieux)

Commencer c’est entamer. Ouvrir la porte pour toujours, une première fois. Fixer le temps. Se fixer dans le temps. Mains positives sur les parois. Sur les murs. Qui appellent.

 

 

Une petite fable (Kafka et David Foster Wallace)

C’est David Foster Wallace qui m’a fait découvrir la Petite fable de Kafka. J’y reviens  souvent, oscillant entre la vision profondément pessimiste de la vie qui s’y trouve et l’ironie, le grand rire qui perce parfois. Cette mince frontière où « la pression augmente à un point tel où cela devient intolérable à l’instant même de sa libération (2) » et qu’il s’agit de franchir. Je suis obsédée par cette fable (surtout dans des moments de doute ou de grande faiblesse intérieure). Et j’en conçois une forme de honte : est-ce que je suis de l’autre côté de l’humour de Kafka (du côté de ceux qui ne comprennent pas) ?

  « Hélas  », dit la souris, « le monde entier rétrécit chaque jour. Au début il était si grand que j’avais peur, j’ai continué à courir et courir, et j’étais heureuse de voir des murs à droite et à gauche, mais ces longs murs ont rapetissé si rapidement que je suis déjà dans la dernière chambre, et là dans le coin se trouve la trappe vers laquelle je me précipite. »

«Tu n’avais qu’à changer de direction », lui dit le chat, il la mangea (3).

Dans son essai sur la drôlerie de Kafka, David Foster Wallace exprime sa frustration lorsqu’il étudie cette histoire avec ses étudiants (une chose que je fais souvent moi aussi). Il voit dans leur incapacité de percevoir la drôlerie de cette histoire, et son immense puissance, une forme de crise de l’esprit. D’abord, parce que seule cette histoire peut dire ce qu’elle peut dire – dès qu’on l’explique, elle perd de sa force. Ensuite, les particularités de l’humour brutal, absurde et cauchemardesque de Kafka sont profondément étrangères à l’esprit de l’amusement américain contemporain, de Pynchon à Woody Allen, en passant par Roth ou Barth. L’humour de Kafka, pour Foster Wallace, est un humour profondément religieux, à la manière de Kierkegaard ou de Rilke ou des Psaumes, et cet humour est inaccessible à des esprits formés dans une culture où on voit les « blagues comme du divertissement et le divertissement comme quelque chose de rassurant ». Une culture qui pense « l’humour » comme quelque chose qu’on peut piger, qu’on peut catcher. Une culture qui enseigne « qu’un soi est quelque chose qu’on a (4)».

Quand je pense à la Petite fable de Kafka, je vois la vie, la course, les murs, la dernière chambre, le piège, la dévoration. Je ne vois pas de portes. Chaque fois que je pense à cette histoire, je pense aux portes qui manquent. Je me demande : mais où sont les portes ? (Je suis celle qui cherche des portes).

 

Vertige (inside out)

Je relis ce matin David Foster Wallace.

Ce n’est pas étonnant que ces étudiants sont incapables d’apprécier la blague centrale de Kafka – que l’horrible lutte pour établir un soi humain résulte en un soi dont l'humanité même est inséparable de cette horrible lutte. Que notre voyage sans fin et impossible vers notre chez-soi est en fait notre chez-soi. Croyez-moi, c’est difficile à mettre en mots sur un tableau noir. Tu peux leur dire qu’ils ne « comprennent » pas l’humour de Kafka. Tu peux leur demander d’imaginer que son art est une sorte de porte. De nous imaginer, nous, lecteurs, surgissant et cognant à la porte, cognant et cognant, ne voulant pas être admis mais en ayant besoin, nous ne savons pas ce que c’est mais nous le sentons, ce désespoir absolu d’entrer, cognant et poussant et donnant des coups de pieds. Que, finalement, la porte s’ouvre… Et elle s’ouvre vers l’extérieur : nous n’avons jamais cessé d’être à l’intérieur de ce que nous voulions tout ce temps. Das ist komisch (5).

Voilà, dit David Foster Wallace en utilisant « komisch », un mot allemand à double sens, qui est comique et étrange.

 

Choisir ses dieux

Hier soir la petite fille couvre le grand tableau noir qui sert de mur dans la douche de dessins à la craie. Elle dessine ses dieux.

 

Le dieu italien est celui de la joie.

 

 

Le dieu du Canada, celui du calme.

 

 

Le dieu de l’Espagne, celui de la tristesse. L’amour : le dieu africain.

 

Les tableaux noirs ont aussi leurs portes.

 

 

Choisir ses dieux. Janus (nouveau soleil)

 

 Au sujet de ma thèse de doctorat, j’avais bien qualifié ma maladie : tricéphalie. Mon questionnement, comme « un seul être dynamique, vivant, agissant, parlant, aimant, un seul être composé de la somme du corps, des os, des nerfs et de la chair, et, plus mystérieux encore, de l’esprit, du cœur et de l’âme. » Ce projet de chambre claire ressemble à une aggravation clinique dans l’espoir d’une rémission (c’est le sens originel du mot pharmakos, rappelait récemment Alain Beaulieu, le remède mais aussi le poison – et l’expiation).

 

Ainsi, j’avais pensé inaugurer ces carnets sous l’intuition du dieu romain Janus. Une autre vieille obsession. Parce c’est un dieu divisé et que je me sens tellement divisée. L’écrivaine, l’intellectuelle, l’universitaire, la professeure (et maintenant, la gestionnaire). Toujours au bord des mondes, avec le sentiment de n’être d’aucun. D’échouer à être la mer qui porte tous les bateaux (6). Philo, littérature, neurosciences, psycho, poésie, fiction (et tout le reste encore qui veut et tiraille). Fille éclatée. Fille d’éclats mal soudés. Avec ma lenteur, ma difficulté à changer de chapeau, de vitesse (l’intellectuelle va vite, n’a pas vraiment le choix, l’écrivaine est lente et a besoin de temps vide, de longs moments vidé de préoccupations, sonneries, messages anxiogènes, impression de manquement à tout – il me faut de la rêverie pour écrire, du temps sans temps – ciel, seulement, ciel et merveilleux nuages).

Quelque part, ce projet porte le rêve de trouver les moyens d’une unité, d’une réconciliation (mais en ouvrant cette porte-ci, sans même savoir si j’y parviendrai seulement – car c’est aussi ça la création, le doute, je dois assourdir d’autres chambres et d’autres rêves que j’entends batailler au portillon). Mais une chose me rassure : une grande partie des écrivains qui me sont les plus chers, les plus proches, souffrent d’une maladie sœur. Nancy Huston, Albert Camus, Hubert Aquin, Yvon Rivard, Milan Kundera, Stig Dagerman, Siri Hustvedt, David Foster Wallace. Écrivains de fictions et essayistes. Le rêve d’une vie composite. Frankstein animé. La face A, la face B : une seule platine. Une explication qui va de la vie à la pensée, de la pensée à l’œuvre, de l’œuvre à la pensée à la vie, en tentant d’être le lieu.

Et quel bonheur-sérendipité de lire, alors, Nancy Huston et de penser que du tiraillement et de la dispersion peuvent naître des œuvres qui se répondent les unes les autres, que ces tensions peuvent fertiles et pas seulement déchirures : « Je peux penser à plusieurs exemples où un roman a donné lieu à un essai. Par exemple, Lignes de faille m’a fait réfléchir à la construction de l'identité et j’ai écrit par la suite L'espèce fabulatrice. Je prends régulièrement la résolution d’arrêter les essais, puis je termine un roman et je commence à bouquiner, à aller à des soirées, et là se met en marche la machine à réfléchir (7) ... »

Janus alors. Dieu à deux faces insécables. Dieu à deux visages qui regarde tout à la fois vers l’origine, se confondant alors au Chaos, et vers l’avenir, se faisant alors création et engendrement. Tiens tiens. Un dieu nietzschéen. Un dieu introducteur, un dieu de passages et de commencements. Janus Patulcius et Clusius, dieu des portes, dieu portier. Porte ouvrante et porte fermante. Janus se lit ainsi dans le nom du premier mois de l’année, Janvier, le mois du recommencement « qui renaît avec le nouveau soleil. »Tellement Janus alors. Dieu à deux faces insécables. Dieu à deux visages qui regarde tout à la fois vers l’origine, se confondant alors au Chaos, et vers l’avenir, qui est création, engendrement. Tiens tiens. Un dieu nietzschéen. Un dieu introducteur, un dieu de passages et de commencements. Janus Patulcius et Clusius, dieu des portes, dieu portier. Porte ouvrante et porte fermante. Janus se lit ainsi dans le nom du premier mois de l’année, Janvier, le mois du recommencement « qui renaît avec le nouveau soleil (8) ».

Ciel, alors, ciel plus que tout : ciel, soleil et merveilleux nuages

 

Écrit par Kateri Lemmens

1

Du titre d’une œuvre d’Anselm Kieffer au cœur de ma démarche.

2

FOSTER WALLACE, David, « Some Remarks on Kafka’s Funniness from Which Probably Not Enough Has Been Removed », Consider The Lobster, Back Bay Book / Little Brown and Compagny, New York, 2006, p. 61.

3

Je traduis librement à partir de la version anglaise disponible sur Wikipedia – qui est la même que chez David Foster Wallace : http://en.wikipedia.org/wiki/A_Little_Fable.

4

FOSTER WALLACE, David, p. 64.

5

FOSTER WALLACE, David, p. 64-65.

6

Je pense à Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman.

7

« Nancy Huston dans le monde » (entretiens avec Josée Lapointe), dans La presse, 20 avril 2015, [en ligne]. http://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201504/20/01-4862589-nancy-huston-dans-le-monde.php (Page consultée le 10 juillet 2015).

8

SCHILLING, Robert, « Janus. Le dieu introducteur. Le dieu des passages », dans Mélanges d'archéologie et d'histoire (t. 72), 1960, p. 89-131, [en ligne]. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-4874_1960_num_72_1_7461 (Page consultée le 10 juillet 2015).

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