Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Scrap, mais vivant. Notes de lecture sur Quelque chose en moi choisit le coup de poing de Mathieu Leroux

09/08/16

Écrit par Guillaume Dufour Morin (Université du Québec à Rimouski)

Il faut refuser l’assimilation, le suicide collectif, le génocide culturel. Nous devons être baroques. Être trop. Penser le débordement. Ne pas nous taire. Ne pas nous résigner. Nous devons être queer. Et foutre le bordel.(1)

                                             Pierre-Luc Landry

 

Cela, puisqu’on ne dit plus assez Je, franchement, lucidement, humblement, pour dire nous, en toute humanité. Cela, puisque tu as fait le pari du coup de poing — plutôt que celui de la caresse. Cela, puisque tu es non seulement scrap, mais vivant.

« Se performer », dans une œuvre; foutre le bordel, en disant Je : voilà l’idée centrale de Mathieu Leroux dans Quelque chose en moi choisit le coup de poing (2). L’auteur de ce livre, essai et théâtre, met en jeu ce que peut signifier la performance de soi et ce en quoi elle peut être à la fois nécessaire et réhumanisante.

Puisque « l’on ne parle pas que de soi (et assurément pas à soi) lorsque l’on amorce la conversation avec Je » (3);
puisque dire Je est « un acte d’humilité, de générosité; une façon brute, émotive et accessible d’engager le dialogue (ou la confrontation), et d’envisager ce dialogue dans une dimension collective » (4);
puisque dire Je, « c’est penser que moi, c’est les autres » (5);
puisque dire Je est « une façon de faire taire, pour un bref moment, dans la simplicité du soi, le constant bruit ambiant » (6);
puisque dire Je, franchement, est essentiel pour « dire le réel » (7) :

Être soi, être nous, à fleur du réel, « redoutablement intime », impudique, lucide (8).

Pour Mathieu Leroux, dire Je est un acte intime d’une portée à la fois esthétique, éthique et réflexive : un engagement dans le réel avant toute chose. Dire Je, « un Je convaincant, fier, qui porte avec franchise son droit à l’affirmation, son désir de revendication, son envie de bonheur excessif et sa propension à la faille immense » (9). Par la performance de soi, il s’agit « d’injecter la vie, de donner un corps à l’intimité et au discours qui l’entoure, à l’intérieur d’un continuel rapport à l’autre » (10). De transgresser l’ordre du discours, puisque, comme nous le rappelle Mathieu Leroux dans son théâtre, par le biais de Nietzche, « les grandes époques de notre vie sont celles où nous avons enfin le courage de déclarer que le mal que nous portons en nous est le meilleur de nous-même » (11). Un mal plus facile à oublier en s’arrangeant « pour que tout tourne à une rapidité folle, que les événements s’enchaînent à une telle vitesse que la pensée – la sienne et celle des autres – a pas le temps de reprendre son souffle. Et pendant que la pensée s’essouffle, pendant que tout se désagrège autour de soi, rester impassible. Solide comme le roc » (12). Dire Je, se performer, se faire cruauté nécessaire, pour « déclarer le Mal que nous portons en nous », à l’encontre des intérêts communs : « l’action de se performer soi-même prend la forme d’un catalyseur qui traite le Mal comme une valeur positive en bousculant les normes, en bouleversant les concepts établis autour de l’intimité, en repoussant les limites de ce qui devrait être dit et de ce qui devrait rester secret » (13). Par la cruauté, briser le silence : cette « passion du mal » « avant tout lucide » pour Michel Erman (14), une « sorte de direction rigide », de « soumission à la nécessité » pour Artaud. (15), « précision », « sharpness » et « rigueur » pour Maggie Nelson (16) dont la visée est « d’illuminer l’humain et le rendre meilleur » (17) en alliant « une implacable intelligence et une fine conscience du mal » (18).

Nulle identité, mais bien des versions de soi, inventées, révélées dissimulées, multiples, essayées, mises en jeu dans la confession de l’expérience personnelle, de sa vulnérabilité face au cours de sa destinée. Se mettre en scène pour mieux se dénuder : se rappeler qui l’on est. Pas Superman, mais bien quelqu’un « [d’] ordinaire. […] Un boulimique qui mord dans tout ce qui se présente sur son passage » (19). C’est, comme le met en œuvre et invite à le performer Steve Giasson en réactivant une action de Mladen Stilinović, pour mieux « respirer (au lieu de travailler) » (20).

« Je vous dirais bien d’attacher votre ceinture, mais l’accident a eu lieu. Et soyons francs : nous aimons jouer dangereusement, sans filet, sans ceinture » (21)

Dire Je ou en d’autres mots, mettre en œuvre une recherche de sagesse pratique à travers les mouvements de la pensée, de manière à ce que le sujet se dévoile à soi-même et à autrui tout en trouvant une manière d’être en adéquation entre sa façon de voir le monde et de produire un discours. Une pédagogie plutôt qu’un selfie : la recherche d’une vie, dirigée par cette question, celle-là même à laquelle Montaigne tente de répondre dans ses Essais : « Qui suis-je? » (22)

Quelque chose en moi choisit le coup de poing, livre résultant d’une démarche créative de la pensée en tant qu’expérience de la nécessité, peut se lire comme la mise en pratique d’un esprit de l’essai, où l’interprétation réflexive et sensible d’une idée est indissociable des expériences vécues de son auteur, ce qui se perçoit autant dans la forme de l’examen de l’idée de la performance de soi que dans les textes dramatiques, issus d’une démarche individuelle ou collective autobiographique. C’est donc dire que la réflexion sur la performance de soi développée dans l’essai « Se performer » par Mathieu Leroux se poursuit dans les trois textes dramatiques proposant des versions, des mises en scène, des essais d’incarnation expérimentaux d’idées de soi. De « La Naissance de Superman » à « Les courtes », en passant par « Scrap », soi demeure le moteur de révélations sur la vie, comme le dévoilent les autoréflexions des performeurs, les « intermèdes philosophiques » et les « ruptures néo-futuristes » – dans lesquelles le public a la possibilité de se performer en direct. Par ces « bouts de vie » interrogeant « ce que c’est que de s’utiliser comme matériau dans un contexte artistique » (23), ces essais de la pensée-création, Mathieu Leroux propose, dans une perspective expérimentale, des possibilités de la performance de soi. Il donne ainsi à penser le rôle que joue la performance de soi tant dans le théâtre, dans l’essai, que dans de multiples formes artistiques, dans la culture, et, sans oublier, dans la vie en général – surtout en considérant l’importance du phénomène dans Internet et les réseaux sociaux, où « être vu en train de vivre est plus important que vivre en tant que tel » (24).

 

*

Tout cela se passe en toi, avec toi, au-delà de toi. Tout cela qui se fatigue, qui se clochardise – comme les clochards de Jacques Brault (25), le Paschetti de René Lapierre (26), le souffle de Saint-Denys Garneau (27). C’est quelque chose, bien peu de choses si l’on veut, et c’est arrivé, pour de vrai : l’aseptisation de nos êtres, de nos vies, de ceux qui reste. On a retrouvé un corps :

 

Un matin,
on se lève, on tombe, on s’expose : on fait

un beau cadavre. On se réveille
à l’hôpital. C’est ça

qui est ça. Un corps
se fait voler, par amour

du propre. On fait
une belle exposition, pour un rien

*

 

Mettre en scène « contrainte physique et morale », par « noble amour », « afin que s’affranchissent des liens de violence » (29). « Foutre le bordel : être insolent, carnavalesque, ludique, loud. »; préférer le dévoilement à la respectabilité, pour enfin « acquiescer au chaos », nous dit Pierre-Luc Landry, avec la lucidité de l’indignation (30).

« Nous, prêt à crier, encore une fois » (31), puisque je ne veux plus dire que :

Nous prononçons avec honte
nos noms
et nos prénoms
(32)

 

 

 Écrit par Guillaume Dufour Morin (Université du Québec à Rimouski)

1

LANDRY, Pierre-Luc, « Notes sur un existentialisme queer : 7. Le dissensus et l’excès », dans Françoise stéréo, en ligne, http://francoisestereo.com/7-le-dissensus-et-lexces/ (Page consultée le 15 juillet 2016). Pierre-Luc Landry est d’ailleurs éditeur à La Mèche pour la collection de L’Ouvroir. Il a notamment œuvré à l’édition du livre de Mathieu Leroux.

2

LEROUX, Mathieu, Quelque chose en moi choisit le coup de poing, Montréal, La Mèche, 2016.

3

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 13.

4

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 13.

5

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 64.

6

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 64-65.

7

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 54.

8

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 54.

9

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 62.

10

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 15.

11

NIETZSCHE, Friedrich, Par-delà le bien et le mal, dans LEROUX, Mathieu, « La naissance de Superman », p. 123.

12

LEROUX, Mathieu, « La naissance de Superman », p. 93.

13

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 26.

14

ERMAN, Michel, La cruauté : essai sur la passion du mal, dans LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 27.

15

ARTAUD, Antonin, « Le théâtre et la cruauté », dans LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 27.

16

NELSON, Maggie, The Art of Cruelty : A Reckoning, dans LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 28.

17

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 29.

18

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 33.

19

LEROUX, Mathieu, « La naissance de Superman », p. 100.

20

Le renvoi que j’effectue aux Performances invisibles de Steve Giasson, et plus globalement, à l’art action tel que pratiqué actuellement, question de mettre en perspective, en toute complémentarité, l’idée de la performance de soi telle que développée par Mathieu Leroux, est loin d’être accessoire. De mon point de vue, celui de ma pratique dans laquelle je convie écriture et actions furtives, il me semble ainsi que l’art action actuel, et les 130 propositions d’actions invisibles effectuées et partagées par Steve Giasson particulièrement, proposent une réflexion en acte de ce qu’est d’être son propre matériau, d’être soi en tant que matériau vivant, d’être soi en action, en écrivant, en dialogue, en participation. De se performer, de reperformer, tout le temps quelque part, inframince, quasi-perceptible, en toute extimité, dans le monde qui est le nôtre. GIASSON, Steve, « Performance invisible No. 1 (Respirer (au lieu de travailler) », dans Performances invisibles, 2015, en ligne, http://performancesinvisibles.dare-dare.org/fr/performances/respirer (Page consultée le 21 juillet 2016).

21

LEROUX, Mathieu, « La naissance de Superman », p. 124.

22

DELISLE, Stéphane, « Un selfie au massacre de la Saint-Barthélémy », dans LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 42.

23

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 64.

24

LEROUX, Mathieu, « Se performer », p. 41.

25

BRAULT, Jacques, Il n’y a plus de chemin, Montréal, Le Noroît, 1990 et BRAULT, Jacques, Agonie, Montréal, Boréal, 1993.

26

LAPIERRE, René, La carte des feux, Montréal, Les Herbes rouges, 2015.

27

DE SAINT-DENYS GARNEAU, Hector, Regards et jeux dans l’espace suivi de Les solitudes, Anjou, Fides, 2013.

28
29

ERMAN, Michel, La cruauté : essai sur la passion du mal, dans LEROUX, Mathieu, « Scrap », p. 173.

31

LEROUX, Mathieu, « Scrap », p. 172.

32

LAPIERRE, René, « Vingt et un motets à symétrie inversée (Disparition pour deux voix) (8.) », dans La carte des feux, Montréal, Les Herbes rouges, 2015, p. 160.

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