Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Supplément au Parfum de la tubéreuse d’Élise Turcotte

19/08/15

Écrit par Élise Turcotte et Kateri Lemmens

Où la création résiste-t-elle ?

La question nous a immédiatement interpellée toutes les deux.

Comme plusieurs autres artistes et intellectuels, nous émergions toutes les deux du printemps érable, amochées par les contrecoups politiques portés à notre révolte, à nos espérances, mais encore habitées par ce moment fort de l’histoire du Québec. Élise Turcotte travaillait à un roman énigmatique où s’entrecroisaient l’univers envoûtant de la parfumerie, des revenants, un bunker limbique et la puissance épiphanique de la poésie. Kateri Lemmens a toujours été passionnée par les implications politiques et philosophiques que portent les œuvres littéraires. Il n’en fallait pas moins pour susciter notre enthousiasme et cette proposition hybride : et pourquoi ne pas y aller d’une intervention à deux voix, en plusieurs temps, mais portée par la hantise des événements de 2012 et la manière dont la création peut continuer à incarner une forme de résistance ?

Cet essai à deux voix est donc le fruit d’une lecture-intervention en binôme réalisée par Élise Turcotte (romancière et poète) et Kateri Lemmens (écrivaine et professeure à l’Université du Québec à Rimouski) réalisée à la Bibliothèque Gaston-Miron à l’occasion du Colloque international « La création comme résistance (Volet 2) : où la création résiste-t-elle ? » (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, 27 mars 2015). Il se divise en trois parties : la première, Du printemps érable à l’architecture d’une résistance, raconte comment les événements du printemps 2012 ont travaillé, parfois souterrainement, parfois explicitement, le travail de création d’Élise Turcotte. La seconde, Le printemps n’est pas mort — Territoires de résistance dans Le parfum de la tubéreuse d’Élise Turcotte, rédigée par Kateri Lemmens, cherchait à étudier les lieux et les formes de résistance dans un roman, précisons-le, encore inédit. Si nous avons retranché les extraits du roman qu’Élise avaient lus à la Bibliothèque Gaston-Miron, se sont jointes à ces deux parties les notes et les esquisses de travail utilisées par Élise Turcotte tout au long de son processus d’écriture. Elles demeurent fragmentaires, brisées, morcelées. Certaines ne sont pas référenciées, elles ont été captées au vol. La phrase entendue à la radio. La conférence d’un philosophe. Des notes. Des esquisses. Des impressions momentanées, fugitives. Rien à voir avec le travail précautionneux des universitaires. Et nous y tenions. Ces notes et esquisses racontent à leur manière la vérité d’un travail d’écriture, les préoccupations qui le portent, tout ce qu’il rassemble secrètement sans jamais le dire, l’intelligence sensible de l’attention.

 

 

 

Du printemps érable à l’architecture d’une résistance (Élise Turcotte)

En 2012, pendant le mouvement étudiant qui allait vite devenir une énorme crise sociale, je me suis trouvée dans l’impossibilité de continuer mes projets d’écriture. J’étais dans la rue, j’étais à débusquer les failles et les détournements du langage politique, et l’espace de la fiction, et même ceux de la poésie que j’ouvre si souvent pour prendre la mesure de la folie du monde, se sont refermés.

J’ai écrit une lettre au premier ministre. Celle-ci a été partagée de façon virale sur le web et publiée ensuite dans Le Devoir (1). Elle se lisait ainsi :

 

Monsieur le Premier ministre,

Je vous écris cette lettre, sachant par avance que la parole d’un écrivain ne vous intéresse pas, que vous ne la lirez pas puisqu’elle n’a et n’aura jamais aucune incidence sur la vie économique de votre pays. Votre province, devrais-je dire. Que vous dirigez d’une manière bien étrange depuis trop longtemps.

Je vous écris quand même, parce que je ne peux pas faire autrement : la confusion, la colère, l’incrédulité qui m’occupent depuis des mois est en train de faire pourrir le langage vivant en moi, et puisque je n’arrive plus à faire passer ce langage ni par la fiction, ni par la poésie (ça reviendra, ne vous inquiétez pas), je dois vider un peu mon réservoir pour ne pas qu’il s’enflamme et me fasse brûler sur place.

Le langage est la matière première de mon métier. J’écris, j’enseigne, je vois et comprends le monde en analysant, en questionnant, et en réinventant la langue. Et justement, entre toutes les choses qui sont en train d’être détruites, il y a le respect de cette langue qui fait de nous les êtres humains que nous sommes. Car vous et vos ministres pratiquez depuis des mois un détournement du sens des mots qui fait mal. Plus mal que tout ce que des policiers armés de matraques peuvent faire à une jeunesse qui se tient debout. Je dis une jeunesse, mais je ne parle pas d’âge ; je parle d’engagement, de lucidité profonde, d’espoir en l’avenir de ceux qui nous remplaceront. Cet avenir est garant de notre présent.

Votre langue est semblable à celle du manipulateur qui répète inlassablement la même parole, les mêmes formules – dans votre cas ce sont des chiffres – pour bien désarçonner sa proie. Elle est semblable à celle du narcissique qui ne reconnait pas l’existence d’un autre mode de vie que le sien.

Mais je dois avouer que je ne suis pas vraiment surprise de ce qui arrive aujourd’hui. Tout cela est peut-être un reflet d’une mutation qui est en train de transformer notre manière d’habiter ce monde depuis un bon moment. Des glissements de sens se sont lentement opérés. Par exemple, il y a longtemps que le bien culturel est devenu un produit culturel. Au même moment, le mot « artiste » était aussi en train de perdre sa valeur particulière au contact du mot « vedette ». C’est ainsi, par la déperdition du sens précis des mots, par une sorte d’accoutumance à ces trafics insidieux du vocabulaire, que la confusion peut venir à régner. Dans le même ordre d’idées, j’ai vu aussi ce changement s’opérer depuis quelques années dans mon métier de professeur ; lentement, mais sûrement, des étudiants (je ne les accuse pas – je remarque un fait) ont commencé à s’adresser à moi, sans s’en rendre compte possiblement, à la manière de consommateurs demandant leur dû, leur dû étant souvent, bien sûr, la note de passage au minimum. Je paye, tu me fais passer. Je paye, tu ne m’emmènes pas au musée si ça ne fait pas partie de l’examen. Malgré cela, ce printemps, je me suis tout de même étonnée qu’on n’ait pas trouvé plus indécent le fait que des étudiants puissent demander par injonction de recevoir leurs cours. Et ça s’est fait, ces étudiants ont reçu leurs cours, oui, mais dans des conditions qui ont effacé en une seule journée un rituel de transmission de connaissances basé sur le dialogue, la collégialité, le respect des autres dans la mise à l’épreuve de sa propre pensée. Cette bombe amorcée depuis longtemps vient donc d’exploser à notre visage, et l’absurdité qui en découle démontre à plus d’un niveau à quel point les revendications des étudiants sont capitales, à quel point elles dépassent le discours des chiffres que vous nous martelez depuis des mois.

Depuis le début des manifestations, nous avons assisté à une perversion du langage qui me fait honte, et peur. De la grève au boycottage, du moratoire à la pause, de l’enfant-roi à l’enfant violent, en passant par les notions de minorité, de majorité silencieuse, et autres menaces, intimidations et extrémismes, des zones de sens ont été minées afin de brandir une armure contre la pensée complexe et l’intelligence des évènements. Quand j’ai entendu le ministre Bachand se réjouir de l’arrestation de coupables – il parlait ici, entre autres, de la fille de son confrère –, j’ai eu la chair de poule. Quand je vous ai entendu réagir de biais à cette même question posée par le journaliste en parlant de menaces faites au Grand Prix, j’ai eu peur de vivre désormais dans un roman de science-fiction où plus personne ne parle la même langue. Jusqu’à votre ministre de la Culture qui a démontré plusieurs fois à quel point elle aussi ignore le poids des mots « violence » et « intimidation », ses excuses ayant été, au final, la preuve du peu d’importance qu’elle accorde au langage. Nous allons bientôt entrer en campagne électorale et la langue pervertie va se déployer de plus belle.

Mais la peur ne gagnera pas. Car si chaque matin j’ai éprouvé de la colère en lisant les journaux, chaque soir, en écoutant la musique de la rue, l’énergie m’est revenue. J’ai constaté aussi que plusieurs de mes amis écrivains ont fait ce printemps et cet été une sorte d’arrêt sur l’image pour bien entendre, pour ne manquer aucun mot de ce qui se passe ici. J’ai ainsi acquis dernièrement la certitude que, malgré le déni opéré par plusieurs, notre société sera marquée en profondeur par cette crise. Elle sera marquée, transformée dans la parole, qui est le ciment liant chacune de nos vies. Et cela me donne de l’espoir. Comme tous ces textes brillants écrits par des sages, par des professeurs, des philosophes, des sociologues, des journalistes, enfin par tous ceux qui ont pris la parole pour défendre une cause juste et hautement signifiante.

Laissez-moi vous dire pour conclure que je suis politiquement, poétiquement, radicalement opposée au mépris dont vous faites preuve dans votre langue, vos lois, votre attitude face à vos interlocuteurs. Après tout, je peux me le permettre, puisque vous ne me lirez pas. Mais ce n’est pas si grave au fond, car le plus beau, dans toute cette histoire, c’est que je ne suis pas seule.

 

 

 

Je parlais de langage. C’était mon outil de travail qui était ainsi mis à mort et je le ressentais fortement.

Nous sommes plusieurs écrivains à nous être impliqués de différentes manières à ce moment : lectures publiques, création de revues instantanées, manifestations littéraires hors institution. Si la résistance se faisait dans la rue, l’écriture se ferait donc aussi dans l’urgence. Je me souviens de la page Facebook de la revue de poésie Estuaire qui, tous les jours, publiait des poèmes de circonstance – je me souviens du mien, maladroit, écrit au plus près de ma rage contre la venue du Grand Prix dans ma ville, contre ce milliardaire misogyne d’Ecclestone sur qui j’étais prête à lancer des bombes de papier quand le temps serait venu. Nous étions alors dans l’action. Jusqu’à ce que les évènements politiques nous rattrapent, d’une certaine manière, nous laissant dans une forme de silence et de solitude encore plus grande qu’avant, retourner à nos projets.

 

 

 

 

 

Le roman sur lequel je travaillais avant les évènements, étrangement, mais peut-être pas tant que ça finalement, se passait en partie dans le milieu scolaire — le cégep pour tout dire. Et en grande partie aussi dans la mort – mes personnages étant tous morts et la narratrice se retrouvant dans l’obligation de continuer à pratiquer le métier qu’elle faisait, vivante.

La narration oscille entre le passé d’Irène, professeure au cégep, qui a été obligée de démissionner à la suite d’une dénonciation lors du fameux printemps érable (cette partie est directement liée aux évènements, bien sûr – mais la dénonciation faisait déjà partie de mon histoire) et le présent – le bunker où on l’a conduite après sa mort et où on l’oblige à enseigner la littérature, à rejouer la scène inachevée de sa vie de prof. J’ai imaginé que chaque mort présent dans le bunker avait eu droit d’emporter un seul souvenir – et celui d’Irène est un livre : Dialogues en paradis, de Can Xue (2). Elle se retrouve donc dans une classe, avec ce recueil de nouvelles comme seule matière. Ce choix n’est pas innocent. Nous voilà devant une variation sur le thème de « quel livre emporteriez-vous sur une île déserte » ? Et moi j’ai choisi un livre merveilleusement récalcitrant, à la sensualité noire et hallucinée, où les personnages s’agitent dans un monde qui n’est ni rêve ni réalité, où est aussi peint un bestiaire sombre et grouillant, comme dans un jardin de Jérôme Bosch. Tout est contaminé par la conscience de la narratrice dans ces histoires, où ne préside aucune logique causale, qui ne font aucune concession à la tyrannie du réalisme. Il se trouve que Can Xue a passé son enfance dans la Chine de Mao et qu’elle a ensuite écrit ses livres en refusant d’effacer sa prose au profit du réalisme socialiste, qui a fait de la littérature une bannière propagandiste à cette époque. Au langage vidé de sens, elle oppose sa vision du monde, et elle écrit, comme elle le dit, « pour se venger, pour exhaler des gorgées des miasmes (3) », en seule vraie solitaire de son pays.

 

 

Irène, donc, mon personnage, ne possède plus qu’un livre à la poésie radicale à enseigner. Ce qu’elle fait, en exhortant de plus en plus ses élèves à la révolte et à l’insoumission.

Ce qui me frappe maintenant, c’est que j’avais créé – bien avant le printemps 2012 – un espace où ce sont des morts, des fantômes, qui révolutionnent le réel avec leur vision de la littérature, de la révolte et de l’enseignement. Si cette vision a été ensuite grandement imprégnée de la crise sociale qui a eu lieu et qui nous a impliqués comme penseurs et citoyens – mon roman était déjà en un sens anticipatoire et il l’est devenu de façon plus concrète ensuite, je veux dire plus politique – : un fil rouge s’est tendu à travers le récit jusqu’à la toute fin du processus d’écriture. J’ai constaté que si j’avais voulu « écrire » un lieu d’enseignement idéal, en dehors du périmètre social et des frontières établies, un espace où le noir, le refus du réalisme et de l’optimisme comme reproduction de la vision dominante, permet le déploiement à même la fiction d’une forme de dissidence, c’est que je ressentais profondément la perdition et le recul que nous étions en train de vivre ici, au Québec, sur des enjeux culturels, éducationnels, etc. Mais pas seulement au Québec, bien sûr. Car les mots pour penser le monde aujourd’hui – et je cite ici Annie Ernaux qui l’écrit dans Le vrai lieu : « ce sont les mots de la consommation, les mots du libéralisme (4) ». Et ces mots, moi non plus je ne les aime pas.

Voilà. C’est ainsi que l’écriture du roman est redevenue mon espace de résistance face au silence, au langage devrais-je dire, imposé par une loi implicite et insidieuse, une loi qui prescrit aussi les formes romanesques conformes à l’esprit du temps. Comme l’écrit Annie Ernaux : « C’est la forme qui bouscule, qui fait voir les choses autrement. Vous ne pouvez pas faire voir autrement avec les formes anciennes, préétablies (5). » J’ai inventé une prison dans la mort. Une poésie répondant à ma façon à la construction symbolique du roman gothique. Un espace clos où paradoxalement la révolte peut encore et à nouveau résonner.

Je pense ici aux Châteaux de la subversion, d’Annie Le Brun :

« Car l’imaginaire vaincu par l’ordre rationnel, c’est la métaphysique ramenée à la niche des religions, c’est la poésie disparaissant pour longtemps du roman, dès lors tout entier acquis au réalisme, c’est-à-dire livré à une surveillance sans relâche qui a pour but de déterminer comme unique référent l’empire du réel (6). »

Et encore :

« À prétendre en effet décrire le monde tel qu’il est, on lui substitue simplement ce qu’on veut qu’il soit (7).  »

Et enfin :

« Comment savoir démêler le bruit du temps des rumeurs de notre mémoire (8) ? »

La création résiste ainsi – dans l’architecture même de l’écriture, dans l’habitation qu’elle construit – à la fois cachée du monde et sauvagement marquée par celui-ci. D’ailleurs, la littérature, comme le cinéma, n’est-elle pas toujours une histoire de fantômes dissidents ?

 

 

Le printemps n’est pas mort — Territoires de résistance dans Le parfum de la tubéreuse d’Élise Turcotte (Kateri Lemmens)

 

 

Résistance nous renvoie à la propriété des matériaux. Résistance nous renvoie aussi aux relations de pouvoirs. Des forces s’opposant à d’autres forces. Révolte, révolution, contestation. Mais aussi, plus subtilement, aux territoires intérieurs qu’il s’agit de préserver de la marche féroce du monde, des jeux de puissances, des velléités d’asservissement, des pensées uniques. Des demeures, des maisons, des forêts – ces lieux où il est encore possible de trouver un abri, un refuge – la clarté lorsque tout est nuit, la noirceur pour échapper aux feux des projecteurs, aux dérives de la lumière.

Mais écrire et résister ? Est-ce encore seulement possible ? Comment écrire et échapper sans tomber dans les pièges de l’engagement (manichéisme, naïveté, prises de partis idéologiques qui minent la force, la justesse de la fiction ou de la poésie – ses nuances, ses contre-jours, ses jeux d’ombres et de lumières) ? Et tout aussi fort, comment échapper au désarroi de l’impuissance, au démon qui siffle : stérile, tout cela, du vent, rien que du vent. Du pelletage de nuages. Votre rébellion est vouée à la mort, à l’annihilation silencieuse, à la récupération. Des pantomimes aussitôt phagocytées par l’histoire du monde marchand. Comment l’écrivain se fait-il solitaire et solidaire ? Comment, lui qui n’a que les mots, peut-il incarner, voire susciter la résistance ? Le seul territoire de l’écrivain, tiraillé entre sa quête littéraire et esthétique et l’indifférence pour la littérature de la part de ceux qui travaillent, comptent et n’espèrent parfois que manger – ceux qu’il espère sauver, ou à tout le moins, éclairer – est sans doute un espace de conflits insolubles, une forêt de paradoxes, où il lui faut, pourtant, planter sa tente et demeurer (9) .

À ce titre, il me semble que Le parfum de la tubéreuse d’Élise Turcotte représente un roman fort, exigeant (fort parce qu’exigeant, sans doute), qui pose radicalement la question de la liberté. En incorporant certaines des grandes dimensions du printemps érable de 2012, ce roman va transcender l’histoire évènementielle (portant, accomplissant, dépassant l’Histoire en une sorte d’aufhebung de la révolte) et tracer la cartographie d’une résistance – en extraire l’essence même.

Après avoir investi la rue au cours du printemps 2012 auprès des mouvements étudiants dont elle a défendu l’importance, jusqu’à en perdre sa carrière, Irène, la narratrice du roman, désormais décédée, va devoir rejouer les drames de sa vie et de sa mort dans un bunker limbique, un espace d’enfermement, un espace, littéralement, associé à la guerre où il lui incombe d’enseigner la poésie. Comment, d’abord, ne pas lire sa mort de façon symbolique ? Comment serait-il possible de ne pas tracer un parallèle avec le destin de la si puissante mobilisation du printemps 2012 et des évènements qui vont lui succéder ?

Il faudrait alors sans doute parler du bouleversement de ce printemps, de son étouffement et de ce qu’il porte, encore, espérons-le, à tout le moins en suspension. Il faudrait dire, d’abord, l’étonnement d’un printemps – et je dis étonnement, car c’est bien connu, les Québécois n’aiment pas la chicane, préfèrent les consensus et font des révolutions tranquilles. On le sait depuis belle lurette : rien ne doit mourir, rien ne doit changer, au pays de Maria Chapdelaine. Ce printemps-là a été, à tout le moins pour moi, une véritable détonation : l’intensité des trois grandes déferlantes (22 mars, 22 avril, 22 mai), les #manifencours, les carrés rouges et leur diabolisation, le mélange des voix – trop longtemps aphones – des professeurs et des intellectuels, les dérives légalistes et procédurières pour tenter d’étouffer le mouvement de contestation, les répressions assommoires et les pluies lacrymogènes, les visages percutés, les mâchoires fracassées par les projectiles dans un champ irrespirable de gaz irritants (impossible d’oublier). Seul, peut-être, le grand mouvement des Indignés annonçait-il cette protestation massive et imaginative contre la logique néolibérale, pas seulement celle qui asservit l’éducation au marché et qui la transforme en formation – endettement pour mieux asservir aux besoins de l’industrie, celle qui asservit tous les domaines de la vie et de la pensée pour les offrir en pâture au grand argument économique de la rentabilité (et encore, de la rentabilité immédiate, quantifiable, monnayable – et pour certains, seulement – car bien entendu, la « juste part », n’est bien souvent « juste » qu’en fonction d’une logique comptable tordue). La question de l’éducation – non seulement de son accessibilité, mais ce qu’elle devait être, son sens même, la leçon d’invisible qu’elle porte (parce que c’est « avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer à la tâche de renouveler un monde commun (10) ») – avait rassemblé étudiants, professeurs, artistes, parents et grands-parents qui refusaient d’être divisés entre « travailleurs », « contribuables » et « bénéficiaires » et qui portaient, ainsi, le refus de la logique du monde du quantifiable, de l’immédiat et du chacun-pour-soi-et-aux-plus-forts-la-poche.

Or, le vif espoir politique suscité par le printemps 2012 a vite été ravalé par la suite des évènements : l’élection d’un gouvernement péquiste minoritaire, dirigé par une femme (qui va, ne l’oublions pas, faire l’objet d’une tentative d’assassinat), rapidement suivie par l’élection d’un gouvernement dont la posture idéologique s’avèrera la réplique quasi exacte de celle du gouvernement autoritaire et arrogant dont les positions ont menées à la révolte de 2012 : soumission du politique à des lois économiques irrationnelles abstraites (« l’austérité, c’est la santé, c’est la prospérité », dit-on), charcutage de la culture et de l’éducation, tous deux placés au rang des produits fabriqués destinés à une clientèle, servant à former des travailleurs aptes à combler les besoins du marché et, en retour, à devenir des maillons de la chaîne de la consommation (à commencer par l’endettement qui contraint l’individu à se mettre lui-même sur le marché), travestissement du discours, de la langue et des mots jusqu’à les vider de leur essence, de leur sens, pour faire avaler couleuvres et autres médecines de cheval (pensons à la préconisation orwellienne du mot « rigueur » pour mieux dissimuler le gout âcre de celui auquel on a cherché à le substituer : « austérité »). En gros, un étouffement de ce qu’avait porté le printemps érable : l’aspiration à un monde plus juste où l’éducation et la culture jouent un rôle fondamental dans l’égalité des chances pour chacun d’aspirer à une vie meilleure (entendons ici « vie meilleure » au sens fort – une vie plus prospère, bien sûr, mais aussi une vie accomplie et signifiante) et dans la poursuite du développement du monde dans lequel nous vivons.

Si l’on accepte donc de lire le roman d’Élise Turcotte à l’aune d’une situation politique déterminée (ce qu’il me paraît difficile de ne pas faire), comment ne pas voir dans sa structure même la répétition de l’écrasement, à tout le moins symbolique, à tout le moins prophétique, de l’esprit de la révolte du printemps érable – et de l’espoir qu’il portait ? En effet, si Le parfum de la tubéreuse s’ouvre bien sur une mise à mort, il serait trompeur d’y voir un achèvement. S’y profile plutôt l’ouverture d’un horizon initiatique de résurrection, résurrection dont le lieu a tout d’un purgatoire ou des limbes dédivinisés, un lieu d’entre-morts où il s’agit peut-être, justement, d’aller jusqu’au bout des enjeux de l’existence, ceux qui relèvent de l’identité et de la mémoire, ceux qui travaillent de façon souterraine la vérité de la vie, de la poésie, le sens même de l’éducation, de la culture, de la littérature : le soin de notre âme, le soin de notre vie avant la mort, le soin de la mort elle-même – des dimensions profondément irréconciliables avec les visions utilitaristes de l’existence véhiculées par la pensée dominante. À ce titre, l’espace de résistance qu’élabore Le Parfum de la tubéreuse – dont le cœur est la mort (là où la mort devient dialogue et puissance de métamorphose) – me rappelle de façon fulgurante certaines dimensions du théâtre d’Heiner Müller, où morts et revenants viennent accomplir ce que l’écrivain est-allemand désignera comme l’une des « fonctions du drame » : « la conjuration des morts », ce « dialogue avec les morts » qui « ne doit pas s’interrompre avant qu’ils n’aient rendu la part d’avenir qui est enterrée en eux (11) . »

Qui plus est, la puissance subversive de la querelle mise en lumière dans le roman d’Élise Turcotte viendra dédoubler les strates territoriales de la résistance, la faisant passer de l’intime vers le politique. Si les relations d’identité et de pouvoir concernent d’abord deux femmes (Irène et Théa), on pourrait n’y voir, superficiellement, qu’une « querelle de bonnes femmes » et passer ainsi à côté de l’essentiel. En effet, en exposant la mécanique des rapports entre ces deux femmes, dont la relation va passer de la séduction à la vampirisation à la tentative de dépossession, le roman parvient à mettre en relief les pourtours trompeurs des discours de pouvoir auquel tente de résister la narratrice. Si elle est d’abord séduite, Irène perçoit peu à peu la duplicité de sa collègue Théa, cette dernière se plaçant peu à peu dans une posture d’obéissance (face au pouvoir dominant, majoritaire, notamment, en ce qui concerne la littérature et le corpus qu’il s’agit d’enseigner ou d’imposer), adoptant une attitude banale d’affiliation qui, à son tour, va chercher à forcer la soumission d’autrui et ainsi toute résistance, toute force minoritaire, toute autonomie. Si la narratrice se laisse d’abord envoûter, envahir par son étrange collègue, elle va petit à petit refuser de devenir le miroir sans tain d’une autre.

Dans sa résistance face à l’emprise de Théa, dans son refus de se soumettre aux instances bornées du pouvoir, dans son choix autonome de corpus et de transmission, dans ce qu’elle viendra enseigner, la narratrice du Parfum de la tubéreuse nous rappelle certaines des dimensions fondamentales de la résistance qui travaille la littérature et la création poétique. Résistance, d’abord, dans le langage de la poésie, qui maintient cette opposition des langues minoritaires, des paroles minoritaires, des visions minoritaires qui échappent à l’aplatissement, à l’asservissement, aux avenues des récupérations inlassables et au rouleau compresseur des paroles majoritaires notamment, les langues du pouvoir et de l’argent (12). Résistance, ensuite, de la création poétique qui, s’accomplissant, maintient la liberté de l’individu contre les masses et les formes informes de systèmes de discours qui finissent par constituer le carcan invisible et imperceptible dans lequel il s’agit pourtant de se mouvoir, de vivre sa vie et de lui donner un sens. En montrant que la parole n’est pas figée, que l’ordre des discours n’est pas l’exosquelette de la pensée, que l’imagination n’est pas une chose réglée d’avance, soudée d’avance, la création poétique fissure la pensée et la langue de l’intérieur. 

En ce sens, comme l’a si justement perçu Stig Dagerman, le rôle de la littérature est bel et bien de nous faire comprendre le sens de la liberté. Une dimension que l’écrivain anarchiste explicitera de façon lumineuse dans un court essai intitulé « L’écrivain et la conscience » :

[L’écrivain] ne croit pas […] que chacun des individus qui composent [les] « masses » se représente, par exemple, le soleil sous la forme d’une pièce de deux sous et la lune sous celle d’une assiette de cuivre. S’il écrit c’est, entre autres raisons, parce qu’il sait qu’il existe des gens qui sont d’avis que c’est le soleil qui est une assiette de cuivre et la lune une pièce de deux sous et pour les consoler en leur disant qu’ils n’ont pas forcément tort (13).

Ce faisant, maintenant la force des renversements que peut opérer l’imaginaire, l’écrivain offre à la littérature un territoire de résistance. La possibilité des pas de côté, la possibilité de recouvrer une direction, sinon une boussole qui ne soit pas faussée (comme l’espérait Stig Dagerman), un chemin propre, un recouvrement secret et authentique.

Au final, la puissance du Parfum de la tubéreuse est bien de remettre l’éducation – et plus particulièrement l’enseignement de la poésie et la création poétique, des sujets, admettons-le, des sujets a priori pas tellement sexy – à l’avant-plan d’un roman sur la résurrection des morts. Si l’enjeu propre de l’éducation est bien le soin de l’âme, la construction d’un lieu de relations entre le professeur et l’élève, alors, au sens fort, l’éducation représente l’exact contraire de l’axe du marché, du travail asservi au désir vide et sans fin, le contraire de la « machine à consommer et à distraire » qui, comme l’écrivait Heiner Müller, « a pour but véritable de faire en sorte que personne n’ait plus le temps, même une seule seconde, de songer à sa propre fin », le contraire de cette « industrie [qui] s’efforce de tendre au-dessus de l’humanité un filet qui fasse diversion, divertissement, distraction », le contraire de ce filet « sans faille, afin que personne ne puisse plus être seul avec lui-même (14). » Or, c’est à la mort et à la solitude que reconduit, en tout dernier lieu, Le parfum de la tubéreuse. Ce que transmet Irène, bien plus qu’elle ne l’enseigne à ses étudiants, eux aussi revenants, c’est la découverte d’une voyance foncièrement poétique. Ce vers quoi elle les emmène, c’est bel et bien le recouvrement de l’image de leur mort propre. Si la solitude en est le chemin, l’authenticité en sera, sans doute, le moment, la fête. L’habitation libératrice du moment fugitif de la fin. Or, cette solitude se révélera, paradoxalement, hantée, imprégnée par la présence des autres, par la vie des autres, par ce que les autres composent en nous – images, tendresse, musique.

Roman fort sur le sens de la liberté, de la révolte et de la poésie, Le parfum de la tubéreuse fait de l’enseignement, de la lecture et de l’esprit de la poésie des horizons de résistance. En se réappropriant l’image unique, singulière de leur propre mort, les revenants du bunker accèdent à une transsubstantiation synesthésique où les parfums et les mots en viennent à se répondre, là où chacun accède « à cette forme aiguë de la solitude qui s’appelle la poésie (15) ». J’y lis, en un sens, l’espérance même de Stig Dagerman :

Mon espoir, c’est d’être moi-même un long poème, en lutte pour les droits imprescriptibles de l’homme que l’on a enfermé dans des blocs… J’espère la liberté, la fuite, la trahison. Je veux dire la liberté de refuser le choix entre l’anéantissement et la planification, je veux parler de la fuite pour échapper au champ de bataille où se prépare notre ruine, de la trahison envers un système qui criminalise la conscience et l’amour du prochain (16).

 

                                                                    Être le poème de la résurrection d’un printemps.

                                                                    Son chemin.

                                                                    Sa sève.

 

 

 

Notes et esquisses (Élise Turcotte)

 

 

1. Cahier orange (mars 2008)

Ouverture du cahier orange où germe l’idée d’écrire une nouvelle intitulée Can Xue et le parfum de la tubéreuse :

Théorie littéraire + le parfum et les sens

Can Xue : elle m’a permis de me rappeler ma mort

ou

la non-vie est pire que la mort

on nous en emmène pour qu’il n’y ait pas de fantôme à la traîne

comme des touristes devant oblitérer dès l’arrivée leur date de retour

on m’a fait choisir un souvenir et j’ai choisi les Dialogues en paradis

on m’oblige à enseigner

l’entrevie ? l’outre-vie ?

 

2. Cahier violet (2012)

Parfum tubéreuse :

Amarantine

Datura noir

Diva

Gardénia

Jardin de bagatelle

Tubéreuse criminelle

 

Accord : fleurs blanches ; première heure : racine fraîche

Le parfum se déployait en trois mouvements sur la peau

Le bunker orange, l’odeur des murs, la surveillante

Lydie, les personnages et leur souvenir

Mes souvenirs : la robe noire, le restaurant, la cave à Paris

Comme elle, Can Xue, j’écris pour me venger

Je revenais d’un long congé de maladie

« Comprends bien : je suis Can Xue et je le dis : je suis la première vraie solitaire de ce pays ; je suis un monstre ; je suis – c’est ce que veut dire mon nom Can Xue – cette dernière poignée de neige, cachée sous une touffe d’herbes au flanc de la montagne inculte… (17) »

Comment sont-ils morts ? La mort accidentelle, la mort désirée, la mort absurde

Est-ce qu’on nous enlève nos souvenirs après ?

Est-ce qu’un animal s’est évadé ?

Depuis qu’ils (mes élèves) sont envoûtés…

Je l’attends dans mon bureau aux murs orange

Le syndicat dit : c’est une femme

Tu n’as jamais accepté de te mouler aux programmes, tous ces livres que tu as étudiés

Hiver – école ; automne – trahison

Le bureau du personnel, le chef du syndicat

La répression, j’écris par refus (le langage a été tué)

S’enfuir par un lieu désocialisé (le bunker, la prison, l’écriture) s’enfuir

Mandragore, bergamote, anis étoilé

Romarin

S’enfermer à la tâche, je dois m’enferrer à la tâche

Lautréamont, Edgar Allan Poe

Les étudiants toujours embrigadés dans le réalisme

La grève : nous ne sommes pas des agents de transmission de l’ordre social… la loi a créé l’ingérence, le sens de notre travail est détourné, la délation est de mise

La prison panoptique, l’omniscience invisible – plans d’usine de Bentham – mise en abîme, surveillants surveillés, pénitencier de Pittsburgh (1826) –

On lui ordonne d’enseigner, c’est sa punition pour avoir désobéi à la LOI : la métaphore du bunker déploie la limite presque franchie de la réalité – où sommes-nous, dans la mort, dans l’imaginaire, dans le rêve – je ne vais pas tracer de frontière 

Kafka : la parabole de la loi 

Diviser le roman en petits chapitres travaillés au pinceau – direct vers la cible

Une fois que l’histoire est commencée, je ne peux pas ne pas continuer, même si je ne sais rien 

Je ne sais rien 

Sauf que Théa est revenue pour voler les parfums d’Irène 

Ici, au bunker, on nous laisse faire, car un semblant de liberté doit faire partie du jeu, du pouvoir

Le syndicat dit : c’est une femme. On m’a demandé de signer un papier et j’ai refusé

 

3. Cahier violet (2013)

Recommencer par ici : l’étude de la maison Usher. Le bunker me semble le contraire de cette maison délabrée. Une vie après la mort : Petite discussion avec une momie. Être enterrée vivante. Madeline, la sœur aimée. La mise en abîme : la chute, le récit-cadre où la maison est vue comme un tableau et comme un livre. Les livres dans le récit, le tableau représentant l’intérieur d’une cave. « Si jamais mortel peignit une idée, ce mortel fut Roderick Usher (18). » : Poe lui-même écrivant ce récit : moi écrivant le mien

La mort comme connaissance : les leçons de littérature dans mon bunker

« Si nous aidons au mystérieux travail des terres noires, nous comprenons mieux la rêverie de la jardinière qui s’attache à l’acte de fleurir, à l’acte d’embaumer, à produire la lumière du lys avec la boue ténébreuse (19). » (Bachelard)

Can Xue : soul littérature, life littérature

Elle lit : Kafka, Borges, Calvino, Goethe, B. Schulz

Matin d’orage : tête : citron, gingembre ; cœur : jasmin, magnolia ; fond : muscade, ylang-ylang

 

4. Cahier noir (2014)

La méthode : ferme les yeux, compte jusqu’à cinq

Avec le mot tubéreuse, elle les emmène ailleurs, elle

Tobie, Lien, Gustavo, Olympia

Lydie – ma Lydie 

Can Xue, elle écrit contre le nombre

La Chine de Can Xue, les mots vides, les slogans, la promiscuité, l’art sous le régime communiste

Est-ce que je suis ici pour combler le temps ? Parce que j’ai fait la grève du savoir formaté pour le conformisme ?

Conseils de Théa pour la vie en prison : suivre le programme, ne pas trop s’attacher aux étudiants, savoir que tu es en prison

Le poème de Lydie, le souvenir de Lydie

« Les chaines de l’humanité torturée sont faites de paperasse » Kafka

Elle veut les envoûter et, à la fin, elle réussit : révolution poétique

Révolution, j’ai besoin de ce mot 

Le roman noir investi par les femmes à la fin du 17e siècle

 

Sur le lac Léman, Lord Byron, la jeunesse, il pleut, Mary Shelley écrit, le fantôme du chat Shelley se manifeste au bunker

« Qu’on ne s’y trompe pas, le noir est aujourd’hui encore une couleur neuve (20). » Annie Le Brun

« Sous l’éclairage réaliste où les êtres et les choses semblent se contrôler mutuellement pour rester ce qu’ils sont, c’est la poésie elle-même, fauteuse de passages inédits, qui est maudite. Désormais, il n’y aura plus que des poètes maudits, ou pas de poètes du tout (21). » Annie Le Brun

Ce livre d’Annie Le Brun, Les châteaux de la subversion, passé la nuit sous l’orage

Le bunker : ce n’est pas une vision de la mort, mais une façon de quitter la réalité 

Annie Le Brun : la poésie = réalité en trop faisant outrage à l’ordre des choses    « irréalité concrète »

C’est quand je lis ce genre de livre que je comprends ce qui est dans le soubassement de l’écrit... 

Quel est le fil rouge du roman ? L’odeur des fleurs ?

Jim Jarmusch – Only lovers left alive

14 – le parfum de la tubéreuse apparaît

Irène : j’ai transformé le purgatoire en paradis

Angélica Liddell : « mon cœur est une foutue chanson pop »

 

5. Liste des figures qui traversent la pensée du roman

L’odeur de la littérature

La résistance 

Can Xue et l’esthétique du refus

Bunker : l’unité de travail, la prison panoptique, la surveillance, le collège, l’école – usine à créer des obéissants, des bons travailleurs

La culture de la dénonciation

L’éloge du noir en littérature

Un rêve de solidarité

La transmigration, le purgatoire, le monde intermédiaire

L’enfer des souvenirs 

Le paradis des chansons

« Voler » Can Xue sait voler, car elle sait écrire, imaginer

(C’est quand Irène commence à écrire des poèmes que Théa se durcit encore plus)

La construction à fonctionnement symbolique du roman noir. Mary Shelley. Edgar Allan Poe et la maison Usher

Les figures gothiques détournées : le château (bunker), l’imaginaire de la claustration, les corbeaux, la mort, les revenants, l’absence de frontières entre le rêve et la réalité, le conscient et l’inconscient, la vie et la mort, le double, l’orage, la vengeance, l’exil et l’ostracisme social (démission d’Irène), les sentiments, le macabre, le double, le renforcement de l’être

Le dédoublement du lecteur : si l’on fait semblant de croire à l’irréalité du récit, de son décor, c’est pour « favoriser un dédoublement qui permet au lecteur de participer à une représentation qui dès lors ne se déroule pas devant lui mais en lui (22) » Puisque rien n’est vrai, c’est la réalité elle-même qui devient réelle.

Deux mots utilisés dans leur ancienne signification :

            Élèves : alliero — renaissance – ce qui est élevé

            Ombre : fantôme

 

6. Une pièce de musique

  Usher Waltz de Nikita Koshkin

 

 

7. Qu’est-ce que la littérature politique ? (cahier blanc, jaune et mauve novembre 2014 - janvier 2015)

Est-ce possible d’écrire le fait d’être dans la rue, ou comment, pourquoi n’est-ce pas possible au moment où cela se passe ?

Dans la rue, la main se lève, le poing se serre, l’émotion vive se rapproche du cliché (le kitsch kunderien) ; sur le territoire de l’écriture, c’est la distance et l’ambiguïté qui sont le combat. Comment alors écrire et habiter la révolte ?

Dans Le parfum, avoir tenté de créer (sans le savoir – sans l’avoir au préalable réfléchi) un espace mixte où l’élan et l’organisation coexistent, le collectif et l’individuel, le silence et la rumeur, le partageable et l’impartageable. Le pathos (en écoutant la conférence de Georges Didi-Huberman sur Roland Barthes et Eisenstein) (23) : trouver le ton où la politique et l’émotion se rencontrent, retrouver le pathos, mais ici, dans Le Parfum de la tubéreuse, déjà absent, déjà détragédisé. Langage : j’ai écrit des phrases à l’allure parfois un peu décalée, émotion simple, orage, stéréotypes, poésie

La poésie, car au moment où l’on veut imposer la seule réalité historique et idéologique (le réalisme socialiste, par exemple), la poésie s’avance dans « une radicale inactualité » (Annie Le Brun) : Can Xue et ses récits incontrôlés

« Célébrer l’impouvoir des gens » (George Didi Huberman)

 

8. Les parfums

« Les parfums sont des personnages invisibles qui nous entourent. » Luca Turin

Le parfum peut créer ou recréer une histoire. Et c’est dans la solitude de leur cellule que la goutte de parfum fait effet. Rien à voir avec la séduction

La fleur difficile (tubéreuse) comme analogie politique, et métaphore de la littérature

Comme la littérature, un beau parfum doit contenir des éléments répugnants – ou rébarbatifs.

 

Notes de tête – l’attaque – la séduction

Cœur – les fleurs – le vif du sujet

Fond – la mémoire, le fixateur

 

La tubéreuse :

 

Originaire du Mexique, introduite à Grasse au 17e siècle, aujourd’hui principalement cultivée en Inde

Un départ entêtant, presque piquant, médicamenteux, puis des notes de cire, de miel, de fleur d’oranger et de chèvrefeuilles

Premier parfum reçu : Rouge et noir, de José Einsenberg

J’ai porté ensuite, surtout : Nuit de tubéreuse, L’Artisan Parfumeur

Et puis : Fracas, Robert Piguet

Les fleurs de tubéreuse continuent, dit-on, de renouveler leur parfum pendant 48 heures. Zola disait qu’elles avaient une odeur humaine. Madame de La Vallière, maîtresse de Louis XIV, faisait mettre dans sa chambre des bouquets de tubéreuses. En effet, la tubéreuse passait pour incommoder les femmes enceintes, et elle voulait prouver à la reine qu’elle n’était pas enceinte. En Italie enfin, on interdisait aux jeunes filles de se promener le soir dans les jardins où poussait la tubéreuse, car elles n’auraient pas su résister aux jeunes gens, eux-mêmes grisés par son parfum érotique (24).

La tubéreuse est difficile à utiliser comme thème principal. C’est une fleur double : sensuelle et douce – médicamenteuse et piquante

Envoûtement, danger, risque

 

La mandragore :

Plante aux propriétés hallucinogènes et aux pouvoirs magiques, ses racines ont une forme humaine, ce pourquoi on les dit hantées. Anciennement utilisée comme poison, elle peut provoquer la mort, mais elle possède aussi un pouvoir aphrodisiaque. Ses propriétés hallucinogènes et narcotiques ont attiré les sorcières du Moyen Âge

Transformation et métamorphose

 

Les trois parfums volés par Théa sont librement inspirés de :

Mandragore, Annick Goutal

Un Jardin après la mousson, Hermès

Une nuit d’orage, Annick Goutal

 

9. Une conversation

—    C’est une rédemption ?

—    Non, c’est une vengeance.

—    À la fin, il y a une sorte de résolution, de pardon.

—    Non. Pas du tout. Elle est vengée, et moi aussi !

—   Tu aurais pu créer tout un monde au bunker.

—   Je tiens à rester en dehors des codes romanesques narratifs.

—   C’est un roman, tout de même.

—   C’est justement ça, c’est un roman tout de même. Mais c’est un manifeste.

—   Bon. Alors c’est la mort de Théa qui a trop de réalité. Il faut retravailler.

—   Par où on commence ?

—   Parle-moi des trois temps du parfum.

—   Est-ce que tout pourra se terminer par une foutue chanson pop ?

 

10. Une citation

« I believe that, in the coming era, all pioneering artists will become interpreters of their own work, and in the wake of that wave, interpretation will become a common practice. »

 Asymptote (25)

Une autre (le début et la fin de tout) :

« La nuit dernière, j’ai de nouveau senti le parfum de la tubéreuse, c’est la cinquième fois depuis que tu m’en as parlé. La première fois que tu y as fait allusion, j’ai dressé l’oreille, attentive à des bruits de bulles crevant. C’était le tremblement d’un ginko au cœur du lac ; dans ses profondeurs, l’arbre tout entier était couvert de clochettes qui, lorsqu’elles brillaient, carillonnaient, éclatantes. J’ai remué le pied gauche et ai de nouveau entendu le vent – toujours ce maudit vent du sud ! – faire rouler la boite à ordures des voisins (26). »

 

 

 

 

Écrit par Élise Turcotte et Kateri Lemmens

1

TURCOTTE, Élise, « Langue pervertie et détournement de sens », dans Le Devoir, le 27 juillet 2012, [en ligne]. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/355429/langue-pervertie-et-detournement-de-sens (Page consultée le 14 août 2015).

2

XUE, Can, Dialogues en paradis, Paris, Gallimard, 1992.

3

XUE, Can, p. 170.

4

ERNAUX, Annie, Le vrai lieu. Entretiens avec Michelle Porte, Paris, Gallimard, 2014, p. 104.

5

ERNAUX, Annie, p. 109.

6

LE BRUN, Annie, Châteaux de la subversion, Paris, Gallimard, 1982, p. 26.

7

LE BRUN, Annie, p. 32.

8

LE BRUN, Annie, p. 20.

9

DAGERMAN, Stig, « L’écrivain et la conscience », dans La Dictature du chagrin et autres écrits politiques (1945-1950), Marseille, Agone, 2001, p. 62-63.

10

ARENDT, Hannah, « La crise de l’éducation », dans La crise de la culture, Paris, Gallimard, p. 252. Voir aussi mon article « Leçon d’invisible sur fond rouge », dans Le Mouton Noir, vol. XVII, no 5, 14 mai 2012,  [en ligne]. http://www.moutonnoir.com/2012/05/lecons-dinvisible-sur-fond-rouge/ (Page consultée le 17 août 2015).

11

Heiner Müller,  dans HEEG, Günther, « Empire Mort Allemagne Théâtre de la résurrection », dans Théâtre/Public, no 160-161, 2001, p. 88. Dans COUILLAUD, Laure, « Quartett de Heiner Müller : le désir et le vide », dans Variations, 9 octobre 2007, [en ligne]. http://variations.revues.org/478 (Page consultée le 17 août 2015).

12

MAÏSETTI, Arnaud, La parole poétique et sa portée politique (atelier de création), Université du Québec à Rimouski, 15 mai 2012. Cette pensée doit tout à la présence et à l’intervention d’Arnaud Maïsetti à l’UQAR à l’occasion du printemps érable (voir http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article1079).

13

DAGERMAN, Stig, « L’écrivain et la conscience », p. 66-67.

14

Heiner Müller, dans BAILLET, Florence, Heiner Müller, Paris, Belin, 2003, p. 195. Dans GIASSON, Steve, Entre regard et regard. De l’irreprésentable dans Paysage sous surveillance d’Heiner Müller, mémoire, Université du Québec à Montréal, 2011, p. 81.

15

Stig Dagerman, dans UEBERSCHLAG, Georges, « Stig Dagerman ou les incertitudes d’un engagement », dans Germanica, octobre 1992, [en ligne]. http://germanica.revues.org/2099#ftn10 (Page consultée le 17 août 2015).

16

Stig Dagerman, dans UEBERSCHLAG, Stig Dagerman ou l'innocence préservée. Une biographie, Arras, L’Élan, 1996, p. 266.

17

XUE, Can, p. 19.

18

POE, Edgar Allan, « La chute de la maison Usher », dans Nouvelles histoires extraordinaires, Paris, Gallimard, 1978, p.143.

19

BACHELARD, Gaston, La Terre et les Rêveries de la volonté. Essai sur l’imagination des forces, Paris, José Corti, 1988, p. 127.

20

LE BRUN, Annie, p. 13.

21

LE BRUN, Annie, p. 32.

22

LE BRUN, Annie, p. 23.

23

DIDI-HUBERMAN, Georges, Oscillation du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure (séminaire), Montréal, Université du Québec à Montréal, 11-13 novembre 2014.

24

« Tubéreuse », dans Wikipedia, [en ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tub%C3%A9reuse (Page consultée le 21 août 2015).

25

SUHER, Dylan et Joan HUA, « An interview with Can Xue », Asymptote, [en ligne]. http://www.asymptotejournal.com/article.php?cat=Interview&id=22 (Page consultée le 17 août 2015).

26

XUE, Can, p. 111.

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