Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Survivre dans deux mondes à la fois : Federico Garcia Lorca et le duende

28/06/16

Écrit par Tracy K. Smith

Nous lisons des poèmes parce qu’ils nous transforment, et nos raisons pour en écrire tournent autour de ce même fait. Un poème, un bon poème, nous parle à partir d’un lieu qui nous appartient et auquel il s’adresse – cette hauteur insaisissable de l’être que certains pourraient appeler âme, psyché, subconscient ou inconscient. Nous croyons que c’est là parce que nous sentons cette force agir, mais nous sommes impuissants lorsque vient le temps de dire quand, comment et même pourquoi ça agit. Bien sûr, comme poètes, la plupart d’entre nous avons découvert des façons de « lâcher-prise » suffisamment afin d’encourager ce peu-importe-ce-que-c’est qui propulse les mots, les questions et les idées hors de ce lieu. Et les meilleurs lecteurs savent que ce lieu est l'endroit où vont les poèmes lorsqu’ils nous foudroient, nous enseignent, rentrent à la maison.

Le poète espagnol, Federico García Lorca, a nommé le gardien de cet espace le duende – daïmôn, gobelin, fauteur de troubles, gardien « [du] mystère, des racines s’enfonçant dans la boue que nous connaissons tous et que nous ignorons tous. » Contrairement à la Muse ou à l’Ange, qui existent au-delà ou au-dessus du poète, le duende sommeille profondément à l’intérieur du poète et demande à être réveillé et affronté, souvent au prix de grands sacrifices. Le principal point de repère de Lorca dans son élaboration du concept du duende aura été la tradition du « chant profond » des gitans, un chant précurseur du flamenco. Lors de son séjour à New York au cours des années 1929-1930, son intérêt pour les traditions américaines populaires du jazz, du blues et des spirituals l’a amené à développer et à affiner sa théorie des « sons noirs » et leur relation avec la vie et l'art. Dans sa célèbre conférence Jeu et théorie du duende, prononcée pour la première fois en Argentine en 1933, il a consolidé le lien entre le duende et le poète.

J’aime ce concept du duende, car il suppose que nos poèmes ne sont pas des choses que nous créons pour plaire au lecteur ou pour l’impressionner (ou encore, si on veut, pour l’enchanter ou l’instruire) ; nous écrivons des poèmes afin de nous engager dans ce combat périlleux mais essentiel pour habiter notre moi – notre vrai moi, celui que nous reconnaissons à peine – plus complètement. C’est alors que le duende se manifeste, promettant de transmettre « quelque chose de créé nouvellement, comme un miracle », avant d’amorcer, avec un clin d’œil impénétrable, son jeu de feinte et d’esquive, d’élancement et de parade, de piqûre et de disparition ; te tournant le dos, disparaissant presque complètement avant de se matérialiser à nouveau en te serrant très fort entre ses bras [with a bear-hug] qui te jette par terre et te coupe le souffle. Tu l’auras ton miracle, mais seulement si tu peux déchiffrer la musique de la bataille, seulement si tu es prêt à prendre risque après risque. Seulement, en d’autres mots, si tu survis à l’effort. Pour un poète, cette sorte de survie équivaut à marcher, mot par mot, sur une corniche que tu construis au fur et à mesure. Tu dois utiliser les outils que tu as apportés, mais de manières décidément différentes et dangereuses.

Si tout cela est vrai, et je crois que ça l’est, cette lutte consiste moins à écrire des poèmes bien ficelés et surprenants qu’à survivre dans deux mondes à la fois : le monde qu’on voit (celui composé des gens, de la météo et des faits concrets) qui, avec toutes ses merveilles et toutes ses déceptions, nous a menés vers la page au tout début, et le monde en dessous ou à l’intérieur de l’autre que, regard après regard, nous tentons de déchiffrer et de valider. La survie dans le premier monde repose sur l’équilibre, la perspective, l’entraînement, l’étendue des connaissances et l’expérience. Il est possible de s’en sortir comme poète avec ces seules choses. Plusieurs y arrivent. Un sain ego ne fait pas de mal. Mais pour celui qui croit entièrement au duende, c’est le second monde qui importe. Un monde où la folie et l’abandon l’emportent sur la raison et où l’habileté n’est utile que dans la mesure où elle ajoute courage et agilité à l’intuition.

D’un point de vue pratique, cette double réalité du monde se traduit, pour le poète, par quelque chose de très simple : le talent a des limites. Le talent est ce qui mène au seuil de la porte où la vraie raison qui pousse à écrire – ou continuer d’écrire – demeure. Le talent nous guide jusque là et mène notre main jusqu’à la poignée. Par la suite, ce qui te fait traverser de l’autre côté et te maintient en vie, ne peut être que la nécessité. Le besoin d’obtenir des réponses à des questions non formulées. Le besoin d’entendre un écho provenant des confins du soi. Le besoin d’arrêter le temps, de comprendre l’indéchiffrable, de croire en un Quoi, un Qui et un Comment. Le désir d’une sorte de magie – le « miracle » de Lorca.

Ce n’est pas un accident si Lorca en est venu à comprendre le duende en observant et en écoutant les chanteurs gitans andalous dont les voix tourmentées défient la virtuosité. Les meilleurs d’entre eux font advenir un esprit de révélation dans la pièce et, lorsque cela se produit, c’est que le duende a été extirpé de son repaire. Et ces chants qui rendent possible une telle révélation racontent toujours – toujours – un combat. C’est toujours une sorte de sérénade de résilience et de résistance engendrée par le combat – et qui offre des preuves de sa victoire.

Tout poète honnête avec lui-même reconnaît le combat au plus près de l’impulsion de l’écriture. Le combat des gitans pourrait être décrit comme un combat pour la survie, pour résister à leur assimilation par une culture bien plus puissante. C’est, littéralement, un combat pour ne pas disparaître. Ce combat n’est pas exactement celui de la majorité des poètes dans la société américaine. Mais d’une manière ou d’une autre, il y a un lien avec la détresse des gitans. Deux mondes existent ensemble, et l’un d’eux cherche à évincer l’autre, prétend que l’autre n’existe pas ou n’a pas à exister. Le duende tressaille alors comme pour dire : tu ne resteras entier – jour après jour, note après note, poème après poème – que si tu passes d’un monde à l’autre.

   

Écrit par Tracy K. Smith

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La Chambre claire tient à exprimer sa profonde gratitude à l’égard de Tracy K. Smith et de poets.org de nous avoir accordé l’autorisation de traduire et de diffuser l’essai « Survival in Two Worlds at Once : Federico Garcia Lorca and Duende ». On pourra trouver l’essai original de Tracy K. Smith à l’adresse suivante : https://www.poets.org/poetsorg/text/survival-two-worlds-once-federico-garcia-lorca-and-duende 

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Traduction réalisée en collaboration par Alice Bergeron, Francis Bastien, Pénélope Mallard et Kateri Lemmens. 

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