Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Traversées. Notes de lecture sur Autobiographie de l’esprit : écrits sauvages et domestiques d’Élise Turcotte

29/12/15

Écrit par Alice Bergeron

Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d'écrire ; examinez si elle déploie ses racines jusqu'au lieu le plus profond de votre cœur ; reconnaissez-le face à vous-même : vous faudrait-il mourir s'il vous était interdit d'écrire (1)?

                  Rainer Maria Rilke

 

Formé de quatre parties – « Autoportrait à la manière noire », « Quatre autoportraits sans guitare », « Quelques rêves et un bestiaire », « Journal d’une mortelle 2 » –, l’essai Autobiographie de l’esprit réunit des textes originaux et de nouvelles versions de textes publiés précédemment (2). L’ouvrage d’Élise Turcotte porte sur le travail de l’écriture, sur la surprise de sa nécessité, sur ses ratés, sur son emprise, sur ses silences et sur ce qui pousse l’auteure à écrire, malgré la difficulté que cela représente parfois. L’essai de création est une manière de rendre compte de ce pourquoi l’on écrit. Pour Élise Turcotte, les textes sont autant de parcours travaillés par le désir d’écrire et les dérapages, contrôlés ou non, de (ce) qui s’engage dans l’écriture. L’écriture est là où l’écrivain écrit, sans pouvoir ou vouloir expliquer pourquoi il écrit : « Car nous ne sommes pas sollicités pour écrire […]. Et cette non-demande est au fond le départ de tout (3). »

Élise Turcotte traverse des seuils instables et partage son intuition qu’il n’existe pas d’oppositions immuables : il n’y a que des rencontres et des croisements qui rendent possibles des renversements inouïs. Écrire, c’est s’aventurer sur le fil de rasoir de la simultanéité des contraires pour essayer de s’y tenir ; c’est être là où la folie guette, mais aussi là où les mots deviennent à la fois passeurs de courage et ancres pour les dérives. Ainsi, il devient possible, avec le temps, de trouver refuge dans l’instabilité et d’apprivoiser simultanément le vertige et l’équilibre, dans cette tension « produite par les mots, par leur agencement, et souvent, par l’infime hiatus qu’il y a entre deux mots, un précipice en réalité (4). » Ces oppositions simultanées constituent une métaphore de l’écriture : « écrire, c’est traverser une sombre forêt pour découvrir comment la nuit s’éclaire elle-même (5). »

Par son écriture tout en tension et en attention, Élise Turcotte cherche à (se) comprendre et à rendre compte de ses trajets, de sa démarche et de ses errances. Autobiographie de l’esprit montre l’entrelacement des fils de trame et de chaîne, les sévices de l’usure, les dérives des fils qui se perdent et le patient et imparfait travail de raccommodage des trous. Tout est matière et matériau à expériences : « Entre moi et la réalité, il y a l’écart où je me glisse pour écrire, jamais fixe, jamais posée : j’y entends le son de la pensée qui bouge, du combat avec le monde tel qu’il est, à travers des bourrasques de vie (6). » Traversée de couloirs où s’estompe la « dichotomie entre le monde extérieur et le monde intérieur, entre l’intime et le non-intime (7) », l’écriture retrace les moments du quotidien (8) et fait entendre les chuchotements des êtres et des choses disparus.

Pour Élise Turcotte, l’expérience d’écriture, plus particulièrement celle de la poésie, met en relief la traversée des apparences qu’exige le processus créatif (9) : « Écrire de la poésie, [ce n’est pas explorer l’absence, le manque, ou l’indicible caché au fond de soi], c’est s’engager au contraire totalement dans la présence (c’est là, c’est, sans limites) ce qui advient quand on se débarrasse de l’idée d’identité, au-delà, ou en deçà de la vérité (10) . »

Si le départ de l’écriture se fait par l’expérience de la perte et se situe « [entre] la dissolution et la présence (11) », alors la question se pose avec une acuité presque insoutenable : comment écrire ? Élise Turcotte s’offre au péril de la présence radicale, « point de rencontre entre la dépossession de soi, la négation qui est le fondement de l’acte créateur et l’apparition du monde qui paradoxalement en résulte (12). » ; elle en fait une condition essentielle à toute (dé)marche d’écriture. Être là, entre présence et dissolution, sur le seuil, au risque de (se) perdre, c’est le danger de toute traversée.

 

 

Écrit par Alice Bergeron

1

RILKE, Rainer Maria, Lettres à un jeune poète, Paris, Librairie générale française, 1988, p. 36.

2

« Autoportrait à la manière noire », Lettres Québécoises, no 120, 2005. « Quatre autoportraits sans guitare », poèmes publiés sous le titre « La Ballade d’Elsie », Estuaire, no 149, 2012. « Pourquoi faire une maison aves ses morts », 18e congrès du Réseau de soins palliatifs du Québec (RSPQ), conférence de clôture, Gatineau, 2008. « Le voyage en Alaska », dans CHARTIER, Daniel et Maria WALECKA-GARBALINSKA (dir.), Couleurs et lumières du Nord, Actes du colloque international en littérature, cinéma, arts plastiques et visuels, Stockholm, Acta Universitatis Stockholmiensis, 2008. Pour la liste complète des textes publiés ou diffusés dans une version différente, voir la bibliographie d’Autobiographie de l’esprit, p. 239-240.

3

TURCOTTE, Élise, Autobiographie de l’esprit. Écrits sauvages et domestiques, Montréal, La Mèche, 2013, p. 169.

4

TURCOTTE, Élise, p. 31.

5

TURCOTTE, Élise,p. 19.

6

TURCOTTE, Élise,p. 121.

7

TURCOTTE, Élise,p. 20.

8

Ces moments, où Élise Turcotte approche de « là où justement la vérité est disponible, mais m’échappe dès le moment où je la touche » (TURCOTTE, Élise,p. 110) rappellent les moments d’être de Virginia Woolf, qui en avait  fait le point central de sa raison d’être et d’écrire : « I feel that by writing, I am doing what is far more necessary than anything else. » (WOOLF, Virginia, « A Sketch of the Past », dans Moments of Being, London, Triad Grafton, 1978, p. 84.).

9

Élise Turcotte renvoie à Philippe Lacoue-Labarthe, pour qui « l'idée d'expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L'expérience est au départ et fondamentalement sans doute, une mise en danger. » LACOUE-LABARTHE, Philippe, La poésie comme expérience, Paris, Christian Bourgois, 1986, p. 31. Ici, encore, des échos de Virginia Woolf (WOLF, Virginia, The Voyage Out, London, Duckworth & Co.,1915).

10

TURCOTTE, Élise,p. 118.

11

TURCOTTE, Élise,p. 15.

12

TURCOTTE, Élise,p. 120.

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