Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Tu m'aimes mieux morte (et moi je n'en peux plus)

02/10/15

Écrit par Kateri Lemmens

« Je le fais et c'est l'enfer. / Je le fais et c'est la vérité. » (Sylvia Plath)

Bien sûr, c'est à cause de cet article, de Francesca Woodman. La photographie comme actes de disparition. Parce qu'il y a tellement de miroirs dans les photographies de Franscesca Woodman. Des miroirs plein pied pour se regarder entièrement. Des miroirs où être nue. Vraiment nue. Trop nue. Des miroirs où ramper. Où se briser. Où disparaître. Où se décevoir à l'infini. Où être jamais assez et toujours trop des miroirs où se regarder pendant des heures à te perdre, toujours trop ou pas assez mince blonde rousse cendrée terne comme la beauté quand elle est partie trop girl next door et pas assez naturelle parce qu'il faudrait être, naturellement, sans rien retoucher, comme celles qui se font injecter relever sabler bistouriser colorer décolorer blanchir et bronzer mais sans jamais le faire bien sûr –  comme une carrosserie défraîchie. Et tout cela sans compter les miroirs invisibles, ceux qui te surprendraient, les traits crispés, la fatigue sous les yeux, la resting bitch face, figée dans cette laideur naturelle que tu affiches même sans le savoir.

Et encore tous ces miroirs chez Sylvia Plath. Chez Nelly Arcan. Chez Marina Tsvétaïeva. Là aussi, tu peux aller te voir.

Et ce long dialogue avec les miroirs. Avec les sœurs-miroirs. Et cette idée qui te capte, chaque fois, comme une phalène. Disparaître. S'effacer. Se dissoudre. Tomber. Entre, mais entre donc. De l'autre côté, tu arrêteras enfin de te voir poisson laid tordu étrange et dérangeant (1).

Bien sûr, tu peux être « le mur contre le vent » mais pour « combien de temps »? (Sylvia Plath).

Tu peux aussi être tous les murs de la prison où tu t'es enfermée.

Et je n'arrive pas à résoudre le paradoxe, je n'y arrive jamais, entre ce dialogue avec la mort qui aide à traverser la vie parce qu'elle en devient plus lumineuse, parce qu'elle éclaire un refus, parce que ce dialogue même éclaire, et cette fête sournoise des filles immolées, celles où on les aime mieux mortes, les révoltées, les querellantes, les trop les pas assez les filles furieuses qui passent à l'acte. Et quelque part, je n'en peux plus, de cette manière de les aimer mortes. De les aimer en train de préparer leur mort, de la mâcher patiemment, dans une longue rumination prémonitoire et incitative. De les aimer quand elles se regardent jusqu'aux tréfonds de l'âme ou du sexe dans le miroir liquide de la mort. Ce culte des filles qui se mettent fin et dont l'immolation serait une forme de vertu.

Et je ne sais pas quoi faire de cette tension où je pressens qu'il en va peut-être de la littérature que de nous tendre ces miroirs pour se regarder jusque dans les profondeurs terrifiantes du soi sans y chuter entièrement.

Bien sûr, « perfection is terrible / it cannot have children », écrit encore Sylvia Plath, but perfection had children.

Bien sûr, la vie est parsemée de demandes refusées, de vélos volés, de sales virus, de maladies connes et de spm qui sont comme l'obscurité qui tombe sur tout ce que tu penses, vis ou ressens. Bien sûr, il est impossible de compter les croche-pieds et un à un les moments où, soi, juste soi, poisson avare, avide, on n'aura pas été à la hauteur. Bien sûr, il y a tous ces « échecs à la bonté » (George Saunders) et l'inextinguible besoin de pardon que rien ne peut assouvir (Stig Dagerman). Bien sûr, la vie est parsemée de ruptures insurmontables qui sont le vide même de l'amour (voir « Francesca Woodman. La photographie comme actes de disparition »).

Où sont les miroirs où entrevoir sa laideur sans vouloir s'y laver? Où sont les miroirs où se regarder vieillir avec tendresse, sans violence, sans tranchant?

Écrit par Kateri Lemmens

1

D'après CÔTÉ, Jean-François et Wajdi MOUAWAD, Architecture d'un marcheur, Montréal/Arles, Leméac/Actes-sud, 2004, p. 146. Voici le texte exact : « Écrire est une noyade. Une asphyxie dans une mer située en nous. Appelée l'innommable, c'est une mer au fond de laquelle se cachent des poissons étranges et tordus, laids et dérangeants. »

 

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